Conférence donnée au Centre Médico Psycho Pédagogique (CMPP) de Metz le 1er septembre 2015, puis, la même année en décembre, à l’Institut d’Éducation Sensorielle (IES) de Metz.
Présentation
Mon intention aujourd’hui n’est pas de vous enseigner quelque chose. Concernant l’intelligence, la cognition et les troubles cognitifs, nous avons tous pas mal de notions. Ce que je vous propose plutôt, c’est une méditation sur l’intelligence et ses avatars. J’entends par « méditation » une invitation à envisager les choses sous un certain angle, d’un certain point de vue, selon des repères inhabituels. Ensuite, vous en faites ce que vous voulez. Je ne vous apporterai aucune connaissance nouvelle. Je vous propose simplement un exercice consistant à réévaluer à la fois vos connaissances et vos expériences de diverses façons, plus ou moins contradictoires.
La question que je vous propose de méditer est la suivante : sommes-nous tous dotés de la même intelligence ? On peut répondre par oui ou par non. Non, il y a des inégalités, il suffit de regarder autour de nous, il y a des gens plus ou moins doués. D’ailleurs c’est prouvé par la psychologie différentielle puisque les QI suivent la courbe de Gauss, distribuant harmonieusement les capacités intellectuelles des individus entre crétinisme et précocité, en passant par toutes les variations de la norme. On pourrait aussi développer sur les styles cognitifs — séquentiels, simultanés dépendants ou indépendants du champ perceptif, l’intelligence pratique, relationnelle, artistique, etc. — À première vue, la réponse est évidente, pour quantités de raisons, c’est non, nous n’avons pas tous la même intelligence. Vous avez compris où je veux en venir, à savoir que d’un autre point de vue, et je vous montrerai lequel, la réponse est moins évidente.
Je pensais à ça au début des vacances, en juillet, sous la canicule. À la tombée de la nuit, les deux premiers astres qui luisaient étaient Vénus, grosse boule d’un jaune pétant, et, presque collé à elle, Jupiter, plus pâle et beaucoup plus petit. Vénus et Jupiter illustraient l’inégalité du diamètre des planètes. Si vous regardez le ciel en ce moment, Vénus recommence le même numéro en conjonction avec Mars.
D’un certain point de vue, Vénus et Jupiter m’apparaissaient comme deux planètes voisines, l’une grosse, Vénus, l’autre petite, Jupiter. Pas besoin d’être astronome pour savoir que d’un autre point de vue, ce sont deux planètes très éloignées et que la plus grosse n’est pas celle que l’on croit. Ensuite, un observateur qui chercherait à rendre compte du mouvement de ces planètes dans le ciel vu d’ici serait obligé de recourir à des figures très compliquées — les fameux épicycles des astronomes pré coperniciens. Au contraire, en se décentrant, les astronomes du xviiè ont pu simplifier la description de ces mouvements qu’ils réduisaient à des trajectoires elliptiques autour du soleil.
En ce temps-là, ceux qui suivaient le modèle de Copernic prenaient des risques face à la Sainte Inquisition. Nous, les modernes et les post-modernes, avons beau jeu d’ironiser sur l’obscurantisme qui prévalait en ces temps reculés, et nous prendre pour des héros faisant des pieds de nez à la Sainte Inquisition. Mais je ferais deux remarques. La première, c’est que nous ne sommes pas forcément nombreux ici à savoir distinguer Jupiter de Vénus dans le ciel, ni a prédire leur mouvement apparent, malgré tout ce qu’on nous a appris à l’école primaire. La seconde, c’est que depuis l’antiquité, avec des modèles cosmologiques qu’un enfant de dix ans aujourd’hui est capable de critiquer, les astronomes et les astrologues s’y retrouvaient très bien. Et c’est avec ces modèles un peu tordus que les navigateurs se repéraient la nuit en haute mer pas plus mal que ceux d’aujourd’hui avec des outils autrement sophistiqués.
Vous voyez où je veux en venir. L’idée, c’est qu’une réalité donnée peut être abordée de différents points de vue sans que cette réalité soit modifiée. Ptolémée, Copernic, Kepler, Galilée, Newton et Einstein n’ont rien changé au mouvement des astres proprement dit. Mais ils nous ont donné la possibilité d’envisager la réalité selon divers points de vue.
Les mathématiques sont, par excellence, la science des changements de point de vue. Un collégien peut comprendre — s’il laisse traîner une oreille distraite pendant le cours de mathématiques — que sans rien modifier aux objets figurant dans un espace donné, il est possible, par des changements de coordonnées, de littéralement révolutionner cet espace : ce qui était au centre peut se retrouver relégué à la périphérie, de grandes choses peuvent se révéler minuscules, et vice versa. Un collégien qui décroche dans toutes les matières peut retenir ça de ses études secondaires : les repères sur lesquels nous écrivons et dessinons le réel sont relatifs à des systèmes de coordonnées, et nous avons le choix du système de coordonnées. Nous n’avons pas le choix d’être né tel jour à tel heure de telle femme fécondée par tel homme dans telle clinique gérée par tel mandarin sous la férule de telle Agence Régionale de Santé. Mais sitôt sortis du ventre de nos mères, notre cerveau est ainsi fait que nous savons ceci : nous allons traverser un monde dans lequel aucune liberté ne nous sera reconnue, sauf une, le choix du système de coordonnées.
Vous voyez également la portée géopolitique de l’exercice. D’un certain point de vue, le Kurdistan n’existe même pas, d’un autre point de vue, c’est le centre d’un espace reléguant la Turquie, l’Iran et ce qui reste de l’Iraq et de la Syrie à la marge. L’autre jour, j’ai cru faire plaisir à un ami kurde qui m’offrait un verre de lever ce verre à la santé du Kurdistan, il m’a repris : « Moi je ne me bats pas pour un état kurde, les états, quels qu’ils soient sont toujours oppresseurs. Je me bats pour la liberté, c’est pour ça que je suis venu en France. La France, c’est le pays de la liberté, mais ce n’est pas l’État français qui garantit la liberté. » Du coup, j’ai révisé mes coordonnées, ce qui fait toujours du bien. Plus proche de nous, la Grèce n’est pour l’Europe qu’un épiphénomène, petit par sa taille, insignifiant par ses richesses, marginal par sa position géographique. D’un autre point de vue, si l’Europe a un centre, c’est place Syntagma. Là est le centre géopolitique, névralgique, économique, historique et intellectuel de l’Europe. Ceux qui n’en veulent rien savoir comprendront vite leur douleur.
Du point de vue géométrique, les changements de coordonnées peuvent affecter le centre, c’est-à-dire l’intersection des axes, l’orientation des axes, c’est-à-dire les angles selon lesquels ils se croisent, la forme des axes, droits ou courbes et les unités de mesure, ce qu’en langage vulgaire on appelle de façon grandiloquente systèmes de valeurs. Pour vous faire une idée de la chose, vous prenez n’importe quelle image et vous la reproduisez sur un quadrillage distordu au regard de ces quatre critères (le centre, l’orientation, la forme et les unités) et vous obtenez des effets optiques tels que l’image devient méconnaissable. Et pourtant, il reste possible, par une transformation inverse, de retrouver l’image dans son état d’origine.
C’est un jeu qu’affectionnent les artistes, pensez à la fameuse huile sur bois, Les Ambassadeurs d’Holbein le Jeune (1533), conservée à la National Gallery de Londres, avec cet étrange os de seiche barrant obliquement le bas de l’image. En modifiant l’orientation du tableau, par un effet de parallaxe, on obtient une déformation appelée « anamorphose » qui nous fait voir les deux personnages écrasés et méconnaissables, tandis que l’os de seiche se transforme en un crâne humain, précurseur des fameuses vanités qui feront florès un siècle plus tard.
Pour revenir à notre sujet, je vous propose l’exercice suivant : d’un point de vue qui est celui du sens commun, les intelligences sont inégales et diverses, mais d’un autre point de vue, on pourrait considérer que nous avons tous la même intelligence.
Si nous n’avons pas tous la même intelligence, alors nous devons nous féliciter du fait qu’il existe, pour chacun d’entre nous des intelligences supérieures qui peuvent nous apporter leur sagesse et guider nos conduites. Par exemple, il existe dans la société des experts, des spécialistes, des savants, des érudits qui peuvent nous dire ce que nous devons faire, comment voter ou ne pas voter, mener des luttes sociales ou nous en abstenir, se résigner aux malheurs qui nous frappent comme la grêle en attendant que, comme disent certains devins, la croissance soit au rendez-vous, etc.
Mais si on part du principe que nous avons tous la même intelligence, alors ça ne marche plus.
Historiquement, il s’est produit dans le monde un basculement sous la forme d’un événement en apparence anodin. Il s’agit de presque rien.
L’intelligence en tant qu’impératif moral (Kant)
En 1784, la revue mensuelle berlinoise (Berlinische Monatsschrift) demande à différents penseurs de répondre à la question « Qu’est-ce que les lumières ? » (Was ist Aufklärung ?) La réponse la plus connue aujourd’hui reste celle d’Immanuel Kant qui définit les lumières « comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. » Ce qu’il entend par « minorité » — Unmündigkeit —, c’est le fait d’être mineur, comme un enfant réduit à s’en remettre au jugement des autres au lieu d’élaborer sa propre pensée de façon indépendante. On peut excuser l’état de minorité d’un enfant ou d’un être doté d’un entendement limité. Mais Kant condamne celui qui par « manque de résolution et de courage », abdique de son entendement pour se laisser guider par un autre.
À cette démission, qu’il juge coupable, Kant oppose la maxime du poète Horace : « Sapere aude ! », ose savoir ! Cette injonction assume l’idée que pour aller vers le savoir il faut plus que de la simple curiosité. Il faut un courage, une audace.
Le chemin qui mène à l’état de majorité est ressenti comme pénible et dangereux, et c’est sur ce sentiment que s’appuient les personnages que Kant qualifie de « tuteurs attitrés de la masse »[1] pour asseoir leur tutelle (on dirait aujourd’hui : les commentateurs, les évaluateurs, les coaches, les consultants, les agences de notation, etc.). Ces doctes parleurs puisent leur force non pas dans la pénétrance de leur esprit, mais dans la complaisance du bon peuple à se laisser guider.
« Après avoir rendu tout d’abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n’est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l’exemple d’un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative. »
Kant ne parle pas d’entrer en rébellion contre la société. Il assume que nous avons à son égard des devoirs, y compris dans la façon dont nous nous autorisons à la critiquer en faisant librement usage de la raison comme il nous y invite. Il y a des circonstances où nous contrôlons notre expression, et nous n’en pensons pas moins. Mais il y a d’autres circonstances où rien ne s’oppose à dire et proclamer ce que la raison nous dicte, et dans ce cas, nous devons le dire. Kant ne parle pas de liberté d’expression — dire ce que je veux, si je veux, quand je veux, même si c’est débile ou incongru — mais d’un devoir. Car la liberté, selon Kant, ce n’est pas de faire si j’ai envie et pas faire si j’ai pas envie. L’usage libre de la raison est un devoir, et ceux qui sont un peu familiers de la pensée kantienne savent qu’il n’y a là nul paradoxe.
C’est ce qui distingue les deux sortes d’esprits : les majeurs qui se l’autorisent et les mineurs qui se l’interdisent. Les majeurs participent à la pénétration des Lumières en communiquant aux autres la vérité que leur dicte la raison, n’en déplaise au prince, ou à l’opinion. Les mineurs font obstacle à cette diffusion. Ils commettent de la sorte une faute. Car, nous dit Kant, renoncer à la pénétration des Lumières « déjà pour sa personne, et plus encore pour la postérité, revient à violer les droits sacrés de l’humanité et à les fouler aux pieds ».
Enfin, il n’est au pouvoir d’aucun monarque — et nous dirions aujourd’hui, d’aucune autorité de quelque nature qu’elle soit, la Haute Autorité de ceci ou cela, ou tel « Comité des Sages » — de s’opposer à la diffusion des Lumières. Du temps de Kant, la grande affaire était de s’affranchir de la tutelle des monarques et des prêtres. Aujourd’hui la crétinisation du peuple se fait par des méthodes moins rébarbatives : le blabla journalistique et la frivolité des communicants de tous poils. Céder aux sirènes de ces tuteurs attitrés, ou de ces amuseurs domestiqués, relève, du point de vue kantien, de la faute morale. On concédera aux enfants la circonstance atténuante de leur naïveté. S’agissant d’adultes, rien n’excuse le renoncement à une pensée libre. S’agissant d’éducateurs, il s’agit d’un crime quotidien et banal contre la raison. C’est ce que dirait Kant qui serait surpris par la complaisance avec laquelle nous nous laissons abrutir par des commentateurs, des experts asservis et des comiques fayots.
Dans ce texte, Kant ne dit rien du processus par lequel nous quittons l’état de minorité (ou d’infantilisme) pour celui de majorité, c’est-à-dire de libre usage de l’intelligence. Or il est difficile à un jeune enfant de se laisser guider par sa seule raison et son seul jugement. Il a besoin des adultes, d’où cette situation paradoxale : pour accéder à la majorité, il faut assumer l’état contraire, à savoir la minorité. À partir de quel seuil, l’enfant ou le jeune adulte peut-il considérer que son jugement prévaut sur celui de ses tuteurs ? On appelle crise de l’adolescence cet état critique où le jeune considère qu’il est désormais en mesure de s’affranchir de la tutelle d’adultes peut-être mal disposés à y renoncer. Cela se produit parfois bien plus tôt à certaines époques de l’enfance.
C’est ce que je voudrais illustrer par deux vignettes qui concernent des enfants très jeunes.
Kenzo
Kenzo est en GS maternelle, sa mère vient me voir sur le conseil de l’enseignante qui lui signale sa conduite très difficile : opposant, bagarreur, agité, etc. Elle m’explique, devant Kenzo, la situation de son père. Suite à une condamnation pour une affaire de stupéfiants, il vient de faire trois mois de prison ferme. Avant sa libération définitive, il bénéficie d’un aménagement de sa peine. Dans la journée, il peut suivre une formation et passer du temps en famille mais le soir, à partir de 18h, il doit rejoindre le centre de semi-liberté. Il bénéficiera du bracelet électronique à une échéance que la juge d’application des peines n’a pas encore déterminée. Kenzo vit très mal ces séparations. Il voudrait que son père reste à la maison et il lui en veut. Kenzo est présent tandis que sa maman me donne ces explications. Mais elle précise : on ne dit rien à Kenzo pour ne pas le perturber. — Mais vous lui dites quand même quelque chose ? Alors, effectivement, on lui dit toutes sortes de choses contradictoires : papa va travailler, ou bien, papa va dans une sorte de prison parce qu’il a fait des bêtises, ou bien, papa reviendra quand Kenzo sera sage, etc. C’est selon.
Supposons que Kenzo soit doté d’un cerveau d’adulte capable de comprendre ce qu’on lui dit et de constater ce qu’il voit. Un cerveau comme le vôtre et le mien, avec des neurones et un enchevêtrement de synapses. Comment ferait-on à sa place pour s’y retrouver ? Il y a différentes solutions. Il y a la folie, il y a la déficience, Kenzo préfère la rage. La rage, ce n’est pas encore l’intelligence. La rage est le précurseur de l’intelligence. Je lui fais confiance pour passer de l’une à l’autre.
Un peu plus tard, je reçois les parents. À ma demande, ils viennent sans Kenzo. Je leur donne un courrier adressé au JAP (on a convenu ensemble que ça pourrait être utile) qui pourrait servir à accélérer le passage de la semi liberté au bracelet électronique, faute de mieux. Mais surtout, nous réfléchissons à ce qu’il faudrait dire à Kenzo, avec quels mots. À cinq ans, l’intelligence de l’enfant est encore trop tributaire de celle des adultes, il faut composer. On se met d’accord sur quelques points : Kenzo recevra des explications cohérentes. Papa ne va pas en prison, mais dans un centre de semi-liberté. Les mots exacts ne sont pas plus difficiles à comprendre. Ce n’est pas Byzance, mais ce n’est pas l’horreur au vu des photos qu’on lui montrera. Papa n’a pas fait des bêtises comme s’il était un enfant, il a fait des choses que la loi telle qu’elle s’applique ici et maintenant réprouve. Il y a des pays et des époques, passées ou futures, où le commerce du cannabis est parfaitement honorable. On est dans un pays où celui qui vend des légumes gorgés de pesticides et des viandes de bêtes malmenées et intoxiquées d’hormones, d’antibiotiques et d’OGM reçoit des subventions. Et celui qui se livre à un petit commerce pépère de cannabis bio se retrouve en taule. Il faut tenir compte des lois telles qu’elles sont. Cela vaut pour les adultes et pour les enfants.
Bref, mon souci est d’assurer à Kenzo le minimum d’informations nécessaires à l’usage libre et entier de sa raison. Pour Kenzo, aux dernières nouvelles la chose s’est révélée possible. Pour Mélanie, second exemple, c’était plus compliqué.
Mélanie
Mélanie a cinq ans et demi, elle est en GS et rencontre de grandes difficultés, au point que sa maîtresse se pose des questions quant à une éventuelle déficience intellectuelle.
Avant d’examiner l’enfant, je reçois sa mère qui m’apprend qu’avant la naissance de Mélanie elle avait eu deux filles qui lui ont été retirées, qui sont maintenant majeures et qu’elle n’a jamais plus revues depuis ce retrait. J’examine ensuite l’enfant qui obtient des résultats très faibles, globalement situés dans la zone de déficience légère, mais de façon hétérogène. C’est essentiellement dans les opérations logiques que les difficultés sont le plus patentes.
Je revois sa maman qui vient à mon bureau accompagnée de l’enfant et qui, devant elle, me reparle des deux filles qu’on lui a retirées. Mais ajoute-t-elle, je n’en parle jamais à Mélanie, je ne veux pas qu’elle le sache, ça la perturberait. J’observe alors Mélanie qui me fixe du regard, sans rien dire, mais surtout, je suis frappé par son visage absolument inexpressif, sans la moindre manifestation de tristesse ou de joie.
Alors comment interpréter la scène ? Une première interprétation serait de considérer Mélanie comme tellement déficiente qu’elle serait inapte à comprendre un traître mot de ce que dit sa mère en sa présence. Elle serait atteinte d’une déficience mentale affectant ses capacités de compréhension verbale, au point que même les choses les plus cruciales de son histoire familiale lui seraient totalement inintelligibles.
Mais on peut avancer une autre hypothèse. Mélanie sait que sa mère est toujours bouleversée par cet épisode familial. Elle sent que l’effondrement dépressif reste toujours possible, avec également de fortes angoisses quant à une troisième répétition du drame. Alors Mélanie comprend que pour préserver sa mère elle doit se mettre totalement en dehors de l’affaire et éviter soigneusement de laisser paraître la moindre lueur de compréhension. Et elle y réussit parfaitement bien. Autrement dit, sa totale absence d’expressivité pourrait résulter non d’un déficit d’intelligence, mais au contraire d’un exercice particulier de l’intelligence ajusté aux nécessités de la situation. C’est ce qu’on appelle l’intelligence au service de l’adaptation. Il y a des cas où il faut choisir entre la raison et l’adaptation. Deux formes d’intelligence.
Mélanie est bien placée pour savoir que le libre exercice de la pensée ne va pas sans danger, pour soi-même et pour les autres. Nous postulerons que son intelligence n’est pas inférieure à celle des autres enfants, mais que sa situation particulière l’oblige à certains aménagements.
Retour à Kant
Kenzo et Mélanie sont mineurs dans tous les sens du terme : biologique, légal, psychologique, etc. Il en résulte que l’exercice de leur intelligence n’est pas aussi libre que le nôtre. À chaque fois qu’ils interrogent la réalité, ils se heurtent à des problèmes qui n’ont rien de cognitif. Ai-je le droit de savoir ce que j’entends ? Mais comment peut-on savoir et ne pas savoir en même temps ? C’est une caractéristique du psychisme humain : oui, on peut ignorer ce que l’on sait très bien, ou savoir ce que l’on croit ignorer.
Si on veut être fidèle à ce qu’a dégagé Kant sur l’intelligence et qu’on veut l’appliquer aux enfants, il faut prendre acte du fait que Kant ne s’est pas posé la question et que c’est à nous de la développer. Il faut prendre en compte aussi une donnée incontournable : l’enfant qui s’autorise le plein usage de son intelligence ne rencontre pas que des dangers imaginaires. Il va se coltiner le monde des adultes.
Le Surmoi des névrosés porte évidemment la trace de toutes les intimidations que subissent les enfants dans les lieux où leur intelligence se développe. Kant n’utilise pas ce concept, mais il a évidemment perçu les correspondances entre l’état d’enfance (ou de minorité) et cette tendance des adultes à se priver du plein usage de leur intelligence.
La thèse de Jacotot reprise par Rancière
L’idée d’une égalité des intelligences, allant jusqu’à définir l’intelligence comme étant ce en quoi tous les humains sont égaux, revient à un personnage né en 1770 et mort en 1840, nommé Joseph Jacotot, auteur d’une méthode pédagogique qui porte son nom, et qui, sauf erreur, n’est guère appliquée, et vous comprendrez vite pourquoi.
C’est le philosophe Jacques Rancière qui l’a sorti de l’oubli dans un ouvrage paru en 1987 et réédité en 2011 : Le Maître ignorant : Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle.
Au moment de la Révolution, Jacotot enseignait la rhétorique à Dijon et se préparait au métier d’avocat. Il a ensuite occupé divers postes de responsabilité dans le cadre de la Convention, puis il est revenu enseigner à Dijon. En 1815, il est élu député malgré lui — c’est vous dire si on a changé d’époque, quand on voit les pitreries et les bassesses de nos candidats aux responsabilités politiques… Lorsque Louis xviii (après les cent jours) revient sur le trône, Jacotot est contraint à l’exil.
Donc, il fuit la France et demande l’asile politique aux Pays Bas. Il se présente ses papiers à la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile, il reçoit un rendez-vous à la préfecture pour dans six semaines, il y est reçu comme un chien par des fonctionnaires en plein burn-out, il se présente à une première audience à l’office de protection des réfugiés et apatrides, il se fait débouter, il traîne sa misère dans les rues d’Amsterdam, dort sous les canaux et manque de crever de faim en attendant que soit examiné son recours à la cour nationale du droit d’asile, il est à nouveau débouté et la préfecture lui délivre une obligation de quitter le territoire, puis la police l’incarcère dans un centre de rétention administrative, etc.
Je blague. En réalité, à cette époque, il n’existait ni carte d’identité, ni passeport. En ce temps-là, quand vous ne vous plaisiez pas quelque part vous alliez voir ailleurs et vous y restiez si ça vous convenait. Il n’y avait ni douaniers, ni contrôles au faciès, ni bureaucratie, etc. Et le demandeur d’asile qui voulait travailler jouissait des mêmes droits que tout un chacun.
Joseph Jacotot va occuper un modeste poste de lecteur à l’université de Louvain où on l’apprécie énormément. Le problème, c’est qu’un grand nombre d’étudiants ignore le français et que notre héros ne parle pas un mot de flamand. J’ignore d’où le personnage tirait son charisme (je vous invite à voir sa tronche sur Wikipédia, les explications ne sont pas à rechercher du côté du sex-appeal), toujours est-il que les étudiants le suppliaient de trouver une solution.
Comment s’y est-il pris ? Avec les moyens du bord. En ce temps-là, on pouvait trouver à Bruxelles une édition bilingue du Télémaque de Fénelon. Jacotot fait remettre le livre aux étudiants par un interprète et il leur demande d’apprendre le texte français à l’aide de la traduction. Ensuite, ils doivent répéter sans cesse ce qu’ils ont appris et lire la suite pour être à même de la raconter. À la fin, il demande aux étudiants d’écrire en français ce qu’ils pensent de tout ce qu’ils ont lu. Il s’attendait à des horreurs. Surprise : les étudiants réussissent l’exercice aussi bien que s’ils avaient été français.
On trouve le récit complet dans l’ouvrage du philosophe Jacques Rancière. Il y plaide l’inutilité du pédagogue en tant que transmetteur ou médiateur des savoirs. Nous n’apprenons réellement que par notre propre effort pour aller vers le savoir, que ce soit par le biais des livres ou par celui de l’expérience. Inutile d’avoir un maître pour ouvrir un livre ou pour mettre une hypothèse à l’épreuve de la réalité. Jacotot fait remarquer que les enfants apprennent leur langue maternelle sans qu’on leur fasse la leçon. C’est par le seul truchement de leur intelligence qu’ils établissent des correspondances entre ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent et les effets de ce qu’ils se risquent à dire. Les pédagogies basées sur l’explication et sur le découpage magistral des savoirs n’enseignent rien : elle abrutissent.
« L’enfant qui répète les mots entendus et l’étudiant flamand « perdu » dans son Télémaque ne vont pas au hasard. Tout leur effort, toute leur exploration est tendue vers ceci : une parole d’homme leur a été adressée qu’ils veulent reconnaître et à laquelle ils veulent répondre, non en élèves ou en savants, mais en hommes ; comme on répond à quelqu’un qui vous parle et non à quelqu’un qui vous examine : sous le signe de l’égalité. » (Rancière, p. 25)
Il y avait tout de même des précédents dans la famille Jacotot. Le grand-père, latiniste, s’était fait instructeur de chimie pour diffuser les découvertes de Fourcroy. Chez ce même Fourcroy (chimiste né en 1755) il avait connu un certain Vauquelin, fils de paysan, qui s’était fait une formation de chimiste en cachette de son patron. L’imprimeur de Jacotot avait un fils débile à qui il a enseigné l’hébreu. Histoire de montrer que l’hébreu, ce n’est pas de l’hébreu.
L’enseignement universel de Jacotot n’est pas une méthode, dont il serait possible de comparer l’efficacité à d’autres méthodes. L’enseignement universel est une révélation, un bienfait qu’il faut annoncer à tous les hommes, surtout les plus pauvres.
Par la suite, le prince Frederick d’Orange lui a confié des tâches d’instruction militaire, et puis, par centaines, des étudiants répétaient en boucle Calypso ne… Calypso ne pouvait… Calypso ne pouvait se consoler… Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. [2]
D’où les trois principes de l’enseignement universel :
1° Tous les hommes sont dotés de la même intelligence
2° Tout homme a reçu de Dieu la faculté de se rendre capable de s’instruire lui-même.
3° Tout est dans tout.
… car, en effet, si l’on peut retrouver toute la langue française dans une simple édition bilingue de Télémaque…
Je vous recommande la lecture du Maître ignorant. Mais sachez que cette théorie peut être étayée de nombreux faits. Je vous en cite un. Savez-vous que jusqu’à la moitié du xixè siècle, il était absolument interdit aux noirs américains, esclaves ou libres, d’apprendre à lire ? Les blancs redoutaient les effets dévastateurs d’une acculturation de ces sauvages sur leur belle civilisation occidentale. Bizarrement, ils furent des centaines à braver cet interdit, malgré les supplices qu’ils pouvaient encourir. Un esclave nommé Thomas Johnson[3] raconte qu’il avait un jour volé une bible. Il la cachait soigneusement. Chaque soir, il écoutait son maître faire la lecture d’un chapitre du Nouveau Testament. Habilement, il le convainquait de répéter certains passages qu’il feignait de trouver magnifiques. Puis, dans la nuit, en cachette, il comparait ce qu’il avait assimilé par cœur aux signes écrits qu’il retrouvait dans sa bible volée.
Reconnaissez que nous avons là une belle illustration du principe d’égalité affirmé par Jacotot. Il ne s’agit pas de le démontrer. Il faut l’adopter une fois pour toutes, puis en tirer les conséquences. Citons Rancières :
« Le problème est de révéler une intelligence à elle-même. N’importe quelle chose peut y servir. C’est Télémaque ; ce peut être une prière ou une chanson que l’enfant ou l’ignorant sait et qui peut servir de terme de comparaison, auquel il est possible de rapporter une chose nouvelle à connaître. » (Rancière, p. 24) Il donne pour exemple ce qu’un analphabète pourrait apprendre tout seul rien qu’en observant un calendrier : deviner le nom des mois, des jours de la semaine, du saint dont il connaît la date de la fête, les chiffres qui se suivent, etc.
Une fois admis ce postulat de l’intelligence égale de tous, comment l’articuler avec le constat que dans la réalité, nous sommes loin d’être aussi performants les uns que les autres ?
Les fonctionnements de l’intelligence
Si vous adhérez, même provisoirement pour me faire plaisir, à la thèse de l’égalité des intelligences, vous avez tous sur le bout de la langue une objection : ça colle mal avec les observations courantes. Il y a quand même des gens qui se distinguent soit par la pénétration de leur esprit, soit par le contraire. Et puis, pour chacun d’entre nous, il y a des jours avec et des jours sans.
Mais il en va de même avec le soleil. Il y a des jours avec et des jours sans, et la répartition de ces jours avec ou sans n’est pas la même sur toutes les régions du globe. Il s’agit cependant toujours, été comme hiver et du nord au sud, du même astre. Même soleil pour la terre, même intelligence pour tous les humains.
L’intelligence comme rapport à la vérité
Ensuite, il faut nous mettre d’accord sur une définition, même sommaire, de l’intelligence. On pourrait retenir celle d’une capacité d’adaptation, mais ce serait trop restrictif. Car l’adaptation ne représente qu’une partie de l’intelligence, celle qui est au service des contraintes imposées par la réalité. Je vois deux inconvénients à réduire l’intelligence à l’adaptation. Le premier inconvénient, c’est que selon le modèle darwinien, ce n’est pas l’intelligence qui assure l’adaptation. C’est même le contraire, l’intelligence apparaît comme un effet secondaire de l’inadaptation. L’adaptation, c’est une combinaison de hasards, de coups de bol, grâce auxquels certains spécimens d’une espèce vivante, dans un contexte écologique donné, dotés de certains caractères, vont produire une descendance plus apte à survivre qu’une autre. Je vous donne un exemple. Quand un moustique vient vous faire une piqûre pour se gorger de quelques gouttes de votre sang, il prend soin, au préalable, de vous injecter un anesthésique local. C’est pour ça que vous ne sentez rien tant que le moustique aspire votre sang et que la démangeaison n’arrive qu’un peu plus tard, quand le moustique est parti. On pourrait trouver très intelligent le moustique qui a inventé ça. Mais d’un point de vue darwinien, il n’y a là aucune intelligence. Simplement le hasard et la nécessité ont favorisé les individus, puis la descendance des moustiques génétiquement programmés à injecter de l’anesthésique, et ce au détriment des autres qui ont disparu, même si par ailleurs ils étaient plus beaux, plus robustes et peut-être intellectuellement plus subtils.
Est-ce que l’adaptation au système scolaire repose sur l’intelligence des enfants ? Oui, sûrement, dans certains cas. Mais on sait aussi que l’intelligence peut agir comme un handicap, et je ne parle pas que des enfants dits précoces ou surdoués. Je vous recommande la lecture de Retour à Reims de Didier Éribon qui pose bien le problème. Vous verrez ça aussi dans Pour en finir avec Eddy Bellegueule de l’écrivain Édouard Louis, qui s’appelle en réalité Eddy Bellegueule, et qui a donné son vrai nom au héros du roman qu’il écrit sous un pseudonyme. La réussite scolaire, surtout pour eux, issus de milieux populaires, repose sur une dose considérable de sommeil de l’esprit critique, et le paradoxe prend parfois des tournures tragiques.
Je propose qu’on parte d’une autre définition : l’intelligence, c’est notre rapport à la vérité. La vérité, ce n’est pas simplement la réalité. La vérité, c’est notre façon de nous arranger avec le réel, à savoir, tout ce qui dans le monde est de nature à nous surprendre, en tant que ça résiste à notre désir et à la préconception que nous nous faisons du monde. La vérité, c’est ce que nous sommes capables d’extraire et d’élaborer à partir de notre confrontation au réel.
La vérité, c’est à la fois du réel, de l’imaginaire et du symbolique. C’est du réel, parce que parfois ça vous saute à la gueule, ça vous traumatise, ça vous tue ou ça vous fait jouir au-delà de toutes les espérances. C’est de l’imaginaire parce que ça part très souvent d’une fiction. Par exemple, le moine tchèque Gregor Mendel invente de toutes pièces les lois de la génétique, les vérifie par des expériences qui ne donnent pas les résultats attendus. Il truque les résultats, on est dans l’imposture, et pourtant, aujourd’hui encore, la génétique moderne admet pour juste cette théorie, avec quelques ajustements. Enfin, la vérité, c’est du symbolique. Elle se valide du partage que nous pouvons en faire avec d’autres que nous, capables d’entendre, d’évaluer et critiquer les vérités que nous produisons. Réciproquement, nous sommes plus ou moins disposés à entendre et assumer l’existence de vérités produites par d’autres que nous.
Donc, revenons à notre propos : l’intelligence comme rapport à la vérité.
Les trois registres de vérité
Mais la vérité, à moins de l’écrire avec un V majuscule, c’est très hétéroclite. Il y a toutes sortes de vérités, il faudrait essayer de déblayer ça au minimum.
Là aussi, je vais aller très vite. Une classification sommaire nous suffira.
Les assertoriques
Par exemple, vous jouez au poker. Vous avez cinq cartes en main. Elles sont visibles. Vous tenez une vérité irréfutable, que vous faites bien de garder pour vous. La vérité des cinq cartes que vous tenez aurait pu, cependant être différente. Mais elle s’impose à la constatation de vos sens. Une vérité vérifiable, mais qui aurait pu se présenter différente, s’appelle une assertorique. Exemples d’assertorique : je m’appelle comme ci, je suis né tel jour en telle ville. C’est indubitable, mais j’aurais pu naître ailleurs, plus tard, avec un autre sexe, d’une autre mère, etc. Ou bien, je tombe amoureux, ou amoureuse d’untel ou d’unetelle. Ça peut arriver. Ça peut aussi ne pas arriver. Il y a des gens à qui ça n’arrive jamais. Les assertoriques peuvent être anecdotiques, particulières ou générales. Les moutons ont quatre pattes. En gros, c’est vrai, ils auraient pu en avoir trois ou cinq, etc. mais force est de constater qu’ils en ont quatre, à de rares exceptions près.
Autre exemple d’assertorique. Vous tracez un triangle. Vous mesurez l’angle A, vous trouvez x degrés. Comme vous savez vous servir s’un rapporteur, vous êtes sûr du résultat. Puis vous mesurez l’angle B qui fait y degrés, jusqu’ici tout va bien. Il aurait pu en faire plus ou moins. On est toujours dans le registre des assertoriques des constats, des mesures, des observations, des enquêtes… Arrive le tour de l’angle C. On change de registre. Pourquoi ?
La mesure de l’angle C répond à une nécessité. Il ne peut être égal à rien d’autre qu’à la différence entre l’angle plat et la somme des angles A & B.
Les apodictiques
Les vérités d’ordre universel auxquelles on accède par le seul exercice de la raison s’appellent des apodictiques. Elles peuvent être très complexes — théorie mathématique, la maxime universelle de l’action, etc. — ou très simples, s’agissant par exemple de lapalissades, d’évidences, de tautologies, etc.
Ce que les deux ordres de vérité ont en commun, c’est qu’elles se présentent à nous comme fiables. On peut toujours vérifier une assertorique par une expérience, une constatation, une mesure ou une enquête, et on peut aussi vérifier une apodictique en analysant la logique qui la sous-tend.
Il existe cependant des vérités dont nous ne pouvons pas être certains.
Les problématiques
Par exemple, je suis amoureux, je le sais, c’est une assertorique. Par contre, l’autre, en face, m’aime-t-il, ou m’aime-t-elle ? La vie sur terre est limitée, c’est une certitude d’ordre apodictique puisque la vie est par définition limitée. Mais que se passe-t-il après la mort ? Y a-t-il une autre vie ? Sous quelle forme ? Je joue au poker, je connais mes cartes, mais les cartes de l’adversaire ? Ces vérités incertaines, qu’elles soient d’ordre assertorique ou apodictique, que nous ne pouvons trancher que de façon arbitraire, à moins de suspendre notre jugement jusqu’à ce qu’on trouve la réponse, s’appellent des problématiques.
***
Dans la vie courante, nous mêlons sans cesse ces trois registres. Je joue au poker. Les cartes que j’ai en main constituent une vérité assertorique, celles de l’adversaire relèvent de la problématique, mais je dispose aussi d’une vérité apodictique qui peut me rendre service. Laquelle ? Sachant les cartes que j’ai en main et celles que j’ai rejetées, je connais avec une certitude apodictique quelles sont les cartes que l’adversaire ne peut pas avoir. C’est également par ce biais que je peux déjouer une tricherie.
À partir de là, je vous propose une grille d’évaluation de l’intelligence compatible avec l’hypothèse de l’égalité. Le principe est simple : nous avons tous la même intelligence, mais elle peut traverser différents états, comme l’eau. Et ces états sont réversibles. Notre intelligence passe par des phases gazeuses, liquides et solides. Le critère qui nous permet de repérer ces états, ce sera non pas la vérité, mais l’erreur. L’état de notre intelligence dépend des erreurs que nous produisons.
Les trois état de l’intelligence
Les deux types d’erreurs : homogènes ou hétérogènes
Notre intelligence produit deux types d’erreurs. Les erreurs simples, internes à un registre, appelons-les erreurs homogènes, et les erreurs un peu plus merdiques, avec confusion des registres, on va les appeler erreurs hétérogènes.
Exemple d’erreur homogène : je compte les personnes présentes dans la salle pour distribuer des feuilles et je me trompe dans le résultat. La vérité, c’est-à-dire le nombre exact, est d’ordre assertorique, et l’erreur aussi. Autre exemple : je fais une bourde logique en voulant démontrer un théorème mathématique. Ici, aussi bien la vérité que l’erreur sont d’ordre apodictique. Ou bien j’évalue mal mes chances au poker et je perds la partie, là aussi, la vérité et l’erreur sont du même registre, ici le registre problématique.
Définition de l’erreur homogène : une erreur est homogène si elle est du même registre que la vérité qu’elle manque.
Par contre, que penseriez-vous de quelqu’un qui après avoir mesuré deux angles d’un triangle mesurerait le troisième à l’aide de son rapporteur ? Il y a de fortes chances que son résultat soit exact. Alors où est l’erreur ? C’est qu’il recherche par la voie assertorique une vérité à laquelle il peut avoir accès par la voie apodictique.
Autre exemple : Dieu n’existe pas, la preuve, c’est que s’il existait, il n’y aurait pas tant de malheur sur terre. Où est l’erreur ? C’est que l’existence ou la non existence de Dieu, dans l’état actuel de nos connaissances, reste d’ordre problématique. On peut y croire, ne pas y croire ou s’en fiche. Qu’il y ait du malheur sur terre, ma foi, qui peut dire le contraire ? On est là face à une assertorique mille fois constatée. Par contre elle ne prouve rien quant à l’existence ou à la non existence de Dieu. On ne tranche pas une problématique de type apodictique par une assertorique.
Vous voyez le problème que posent les erreurs hétérogènes. C’est que la plupart du temps, elles sont justes intrinsèquement, mais procèdent d’aberrations logiques.
L’état de notre intelligence se constate au type d’erreur qu’elle produit et dans lequel elle persévère ou non
Quand l’intelligence ne produit que des erreurs homogènes, on dira qu’elle entre en phase gazeuse. Pourquoi ? Parce que c’est une intelligence qui fonctionne de façon pertinente et qui est capable d’étendre le domaine de ses vérités par une série d’ajustements de tous ordres. Comme disait Bachelard, la vérité n’est que la rectification progressive de l’erreur. La comparaison avec un gaz exprime également que cette intelligence ne rencontre pas de limites physiques ou contingentes. Galilée refaisait la cosmogonie sans bouger de chez lui. Ou bien, pensez au héros d’Alexandre Dumas, le jeune Édouard Dantès, qui du fond de sa geôle réussit en partant de rien à trouver le moyen de s’évader et de faire fortune pour devenir le Comte de Montecristo. Intelligence gazeuse perçant les murs, s’évadant vers le ciel des conjectures pour trouver une solution.
Quand l’intelligence commet des erreurs de décrochage entre les registres, des erreurs hétérogènes, on va dire qu’elle entre en phase liquide. C’est l’état habituel de nos intelligences dans le meilleur des cas. On fait salon, on se raconte des conneries au café, on polémique avec une mauvaise foi puante, avec des calembours et on rigole bien. Mais on est capable de se ressaisir après avoir dit les pires énormités. C’est liquide, parce que ça reste mobile, fluide, et les intelligences liquides, à force de se mélanger, sous l’effet de l’agitation, produisent des fumeroles de vapeur qui préludent la possibilité d’une phase gazeuse.
Par contre, lorsque l’intelligence s’emmêle les pinceaux entre deux registres et qu’elle se bloque, c’est une autre affaire.
Exemple.
Discussion en conseil des maîtres sur le cas de Kévin, ou Pierre-Jean, Anne-Charlotte, Anaïs, peu importe, disons X. La maîtresse, ou le maître, intervient : ce n’est pas la peine d’envoyer X au CP, X relève de l’enseignement spécialisé parce que X n’apprendra jamais à lire au CP. Il n’y a qu’à voir sa mère, y a pas photo. Les chiens ne font pas de chat.
Analysons cette série d’énoncés.
X relève de l’enseignement spécialisé. C’est possible, mais c’est une vérité d’ordre problématique aussi longtemps que la MDPH n’aura pas statué, et encore, sous réserve que les parents de X aient déposé une demande. Première confusion des registres, la vérité est énoncée dans le registre assertorique alors qu’elle procède du registre problématique.
Ensuite, X n’apprendra jamais à lire au CP, même remarque. On a déjà vu des enfants qui n’apprennent pas à lire au CP, mais tant qu’ils n’ont pas essayé, on parle dans le vide.
Maintenant, le plus beau : Y a qu’à voir sa mère, y a pas photo. En général, quand j’entends cette expression, je m’attends au pire, mais je peux me tromper.
Le meilleur pour la fin : Les chiens ne font pas de chat. C’est une vérité apodictique. Par définition les êtres vivants d’une espèce donnée ne donnent pas naissance à des êtres vivants d’une autre espèce. On a compris ce que ça veut dire. Si vous lisez les résultats des enquêtes Pisa, vous verrez qu’en France, plus que partout ailleurs au monde, les riches réussissent mieux à l’école que les pauvres. Mais là, ça relève de l’assertorique. Ça pourrait être autrement. Il y a des pays où c’est moins vrai et des périodes de l’histoire en France où c’était moins criant. Et puis même si c’est vrai statistiquement, c’est-à-dire en général ça ne nous dit rien sur ce qui attend X en particulier.
Voyons maintenant ce qu’il en est de l’état de l’intelligence du professionnel ou de la professionnelle qui a produit ces énoncés. Là il faut en passer par un test. Un vrai test d’intelligence. Le test n’a pas été étalonné, ce n’est pas la peine, c’est très simple. Il consiste à introduire le doute. Il suffit de dire quelques évidences : Ouais, t’as raison, la mère de X, elle a bien galéré à l’école, mais qu’est-ce que tu en sais, pour autant, de ce que fera X au CP ? Relis Karl Marx, l’histoire ne se répète pas, elle bégaie, ça veut tout dire. Il y a des bégaiements qu’il ne faut surtout pas soigner. Vous dites deux ou trois trucs de bons sens, et vous observez.
De deux choses l’une. Soit le ou la professionnel(le) se ressaisit : ouais, t’as raison, je suis un peu énervé(e), la mère de X elle m’a pris la tête, je me calme, etc. Vous êtes en présence d’un état liquide de l’intelligence. Mettez-y un peu de chaleur, de gentillesse et de confiance, et c’est reparti dans les états gazeux.
Ou alors le ou la professionnel(e) se crispe : ça fait quarante, ou trente ans, ou six mois que j’enseigne, j’en sais quelque chose quand même sur les gamins qui se plantent au CP. Là, ça fait mal. C’est l’état solide de l’intelligence, c’est de la glace, et ça se complaît dans son état glaciaire. On appelle ça, vulgairement parlant, la connerie. Il vaut mieux ne pas toucher. Car si vous vous épuisez à injecter de la vérité à un mur de glace, vous verrez vite votre propre intelligence se liquéfier. Et quand à la surface du liquide apparaissent les paillettes de glace, c’est trop tard, c’est que vous êtes tombé dans le piège. Ne polémiquez jamais avec des cons.
Nous avons mieux à faire, notamment mêler nos intelligences dans leurs états liquides et gazeux de façon aussi festive que possible.
[1] die eingesetzte Vormündern des großen Haufens
[2] Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle*. Sa grotte ne résonnait plus de son chant : les nymphes qui la servaient n’osaient lui parler.
[3] Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Paris, Actes Sud, 1998. p. 331.