Les demandes de consultation psychologique portent fréquemment sur la manière dont les enfants réagissent à la frustration : conduites excessives, intempestives, incontrôlables, etc. Comment apprendre aux enfants à répondre différemment, de façon modérée (ou docile, ou résignée), bref comment leur apprendre à gérer les frustrations ? Existe-t-il des techniques, de bonnes pratiques éducatives susceptibles de rendre capable un enfant d’affronter positivement et intelligemment cette expérience pénible qui a pour nom « frustration » ?
Existe-t-il un moyen de « gérer » la chose, au sens latin du verbe gero, gerare, qui signifiait « porter », comme on porte une veste ou un casque, ou « entretenir » comme on entretient son ménage ?
Qu’est-ce qu’une frustration ?
Le verbe « frustrer » vient du latin frustro qui signifiait « tromper, décevoir ». Il y a dans la frustration deux composantes : 1° l’attente, l’espérance d’une satisfaction, puis, 2° la déception. Il en résulte une colère qui peut être dirigée contre la personne qui vous faisait miroiter un plaisir ou contre soi-même de s’être laissé berner ou, simplement, de s’y être mal pris. Quoi qu’il en soit, la frustration est vécue comme une anomalie : ce bien revenait de droit à celui ou celle qui souffre d’en être privé·e.
Nous ajouterons à cela une troisième composante qui est la douleur : cette chose qui vous échappe, ou qu’on vous refuse, ou que vous ratez, il vous la fallait absolument. Et ça fait mal…
Ce qui fait du bien
Ce qui fait du bien dans la vie, rien de plus simple : une succession de plaisirs, les uns furtifs, légers, subreptices, une friandise, un baiser, un compliment, les autres plus ambitieux, une réussite, une fierté, une surprise, et puis ces plaisirs grandioses, invraisemblables, inattendus, extatiques…
Adultes ou enfants, nous vivons constamment dans l’attente de ces plaisirs. Comment supportons-nous de n’en être que partiellement comblé·es ? Je n’ai qu’une réponse : il faut que la vie nous gâte, qu’elle nous délivre une grande quantité de plaisirs petits et grands pour que nous faisions du bonheur la norme. C’est à cette condition que nous sommes capables de considérer l’insatisfaction comme une parenthèse qui ne tardera pas à se refermer. On est capable de « gérer la frustration » dans la mesure où l’on sait qu’elle ne va pas durer.
La succession des plaisirs garantit la force nécessaire à endurer l’expérience du déplaisir. Il est plus facile de supporter la contrariété d’un rhume quand on est en bonne santé que quand ce rhume vient compliquer une pathologie respiratoire chronique ou cancéreuse.
Il faut considérer la frustration sous l’angle du déplaisir, du malheur et de la tristesse. Autrement dit, la seule issue tolérable à la frustration, c’est la voie du plaisir, du bonheur et de la joie.
1° Le plaisir suppose un manque préalable. Il peut être de l’ordre du besoin (faim, soif, trop chaud, trop froid…) facile à combler : une tranche de saucisson et un canon au coin de la cheminée, ou une bière fraîche à l’ombre d’un parasol. Il peut être d’ordre relationnel ou social : se tenir chaud ensemble, uni·es dans quelque chose de fort qui nous lie. Il peut être sexuel, d’autant plus intense que le désir s’est exacerbé d’une absence, d’un doute, d’une angoisse… Le plaisir se présente comme une expérience dichotomique, un tout-ou-rien.
Il y a quelque chose d’immédiat, d’instantané dans le plaisir. Quand il se prolonge, quand il se répète, quand rien ne vient y faire obstacle, il s’agit d’un état plus durable qui a pour nom le bonheur.
2° Le bonheur consiste en une succession de plaisirs garantis par la condition matérielle de leur réalisation et l’état psychique nécessaire à les apprécier. Le bonheur existe sur terre, nous sommes quelques-un·es à en témoigner, mais il n’est ni donné à tout le monde, ni garanti dans le temps. Il est comme une fleur qui éclot, ou pas, au fil des circonstances, d’incidences plus ou moins favorables. On peut être plus ou moins heureux, plus ou moins « doué pour le bonheur »… et malheureux à la suite d’une épreuve. On peut également être chanceux, mais incapable de savourer cette chance en raison d’un état dépressif.
3° La joie, au sens que lui donne Spinoza, notion mathématique — laetitia, allégresse, charme, fertilité — se définit comme un accroissement de l’être affranchi des circonstances et conditionné par une adéquation de l’esprit, au contraire de la tristesse — tristitia, affliction obscurité — la diminution de l’être qui peut affliger l’être le plus fortuné mais décalé dans son appréhension du monde par quelque idée mortifère. Chez Spinoza, joie et tristesse se définissent, à l’instar du calcul infinitésimal qui se développe à son époque, comme des différentiels, des ±Dx, ou plus subtilement, des dx/dy, grands événements ou petits riens, des oscillations de l’être. La joie et la tristesse sont à l’être ce qu’est la dérivée à sa primitive.
La joie et la tristesse sont les variations musicales d’un thème qui décline ses modes majeur ou mineur, ses altérations et dissonances — ou les ombres, lumières et clair-obscur d’un paysage…
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Le plaisir, le bonheur et la joie ne sont pas des états constants dans une vie : personne n’est à l’abri de leur perte et toute la question est celle des conditions nécessaires à les récupérer. Mais, contrairement au plaisir et au bonheur, la joie est théoriquement indépendante des avatars : elle est une aptitude de l’être libéré des affections susceptibles de l’amoindrir. C’est un astre que les nuages ne peuvent que cacher, jamais anéantir.
La diminution et la perte de plaisir, de bonheur ou de joie peuvent prendre différentes formes, variables dans leurs circonstances et leur intensité. Nous proposons d’envisager quatre versions de ces amoindrissements : le manque, la déprivation, la privation et la frustration.
Le manque
Léna n’est pas contente. C’est la fin des vacances, elle retourne à l’école, en Moyenne Section, et la séparation est difficile avec sa maman. Elle chigne, elle pleure un peu. Sa maman va lui manquer durant les heures de classe, de cantine et de périscolaire, jusqu’à 17h où, enfin, elle viendra la récupérer.
Pour autant, Léna n’est pas inconsolable. Elle aime les activités scolaires et ses relations avec la maîtresse qu’elle connaît et ses camarades lui procurent des satisfactions. L’année précédente, elle a appris à évaluer les durées, elle estime l’heure sur le cadran de la montre, elle sait qu’elle retrouvera sa maman en fin d’après-midi, qu’elle n’ira pas à la cantine mardi, qu’il n’y aura pas classe mercredi, etc.
Bref, le manque n’est pas facile à vivre, mais c’est une expérience littéralement gérable, au sens où Léna dresse un bilan équilibré entre son déplaisir (contenu dans des limites tolérables) et l’anticipation de son soulagement.
Nous définirons le manque comme une insatisfaction modérée dont le sujet sait par avance qu’elle a pour vocation de prendre fin dans un délai prévisible. Le manque peut revêtir des formes agréables voire excitantes, comme l’appétit, la réjouissance, l’attente d’un rassasiement…
Mais il arrive que le manque emprunte des tournures pénibles et angoissantes lorsqu’il est lié à une modification de notre environnement habituel. Nous ne sommes pas sûrs qu’il prendra fin.
La déprivation
Quelque chose d’important, à quoi l’on tenait, va brusquement se soustraire à notre univers. Depuis quelques semaines, la maman de Léna est moins disponible, fatiguée, irritable et elle vient de partir à la clinique pour accoucher d’un petit garçon. Léna séjourne chez ses grands-parents et au retour à la maison, le monde a changé : il y a ce bébé qui prend de la place.
Il ne s’agit plus d’un simple manque auquel Léna est habituée à faire face. Ici, l’adaptation sera plus complexe. Léna sait qu’elle a perdu quelque chose et elle va mobiliser son énergie et son inventivité pour y remédier. Au début, elle se contente d’exprimer sa tristesse par des marques d’humeur, des caprices, des colères, en vain. Elle devient insupportable à l’école, elle se remet à mouiller ses draps la nuit. Au début, elle ne récolte que l’impatience, les remontrances et les sermons des adultes, dont elle n’a cure. Elle ne désarme pas. Elle sait que sa maman est capable de la comprendre, qu’elle peut se ressaisir et décoder, à travers les symptômes, sa détresse.
Aussi longtemps que Léna garde espoir, nous pouvons parler de « déprivation » (au sens que donnait à ce terme le psychanalyste et pédiatre Donald Woods Winnicott dans son article « La tendance antisociale » (1959) paru dans son ouvrage « De la pédiatrie à la psychanalyse » (Paris, Payot, 1989). La déprivation est l’expérience d’un riche devenu pauvre. Il connaît le bien dont il est privé, au contraire de l’enfant carencé qui n’en a aucune expérience.
Paradoxalement, la persistance, voire l’aggravation des symptômes, n’a rien de pathologique, au contraire : elle signe la vitalité de l’enfant, son espoir de restauration du bonheur et sa confiance dans les adultes… à condition que cela ne dure pas indéfiniment, il faut une solution.
Le remède proposé par Winnnicott consiste à chouchouter l’enfant, le cajoler, le gâter un peu, bref lui marquer par des moyens inhabituels que l’on a compris son malheur et qu’on est prêt à tous les sacrifices. Selon lui, sitôt que l’enfant se sent à nouveau aimé et compris, il est capable de se contenter des marques ordinaires et proportionnées d’amour et d’affection, des marques « suffisamment bonnes » pour retrouver son appétit de vivre et sa confiance en lui-même et les autres.
Si cette résolution n’a pas lieu, l’enfant n’est plus en état de « déprivation », mais, littéralement, de « privation »
La privation
Le manque, la perte, irréversible en raison d’un malheur ou en raison du refus de l’entourage à le prendre en compte, est une expérience douloureuse et durable. Tel est le cas lorsque nous perdons un être cher ou que notre monde subit brusquement quelque événement catastrophique.
On est loin de la simple « gestion » : la perte d’une personne ou d’un idéal qui nous animait est un thème que nous n’allons par approfondir ici : nous renvoyons le lecteur vers l’article de Sigmund Freud paru en 1917, dans son ouvrage « Métapsychologie », à savoir « Deuil et Mélancolie » qui développe les processus normaux et pathologiques à l’œuvre dans le Trauerarbeit ou « travail de deuil ».
Il s’agit là de quelque chose de plus grave que la frustration…
Mais rappelons que Freud opposait le deuil (douleur normale occasionnée par une perte) à la mélancolie (état pathologique avec chute de l’estime de soi et de la lucidité). Il est possible, sur ce modèle, de distinguer le manque (normal) de la frustration (pathologique).
La frustration
Récapitulons.
Le manque simple est ce que nous pouvons gérer dans la mesure où les moyens de sa résolution sont disponibles dans un délai mesurable. Exemple de manque : j’ai faim, mais le frigo est plein.
La déprivation est ce que nous pouvons réparer au prix d’un appel à l’aide adressé à notre entourage. Exemple : le frigo est vide, les commerces sont fermés, c’est énervant, mais j’ai une voisine compréhensive.
Qu’en est-il de la frustration ? Elle est plus grave que le manque dans la mesure où l’on ne dispose pas des moyens nécessaires à son apaisement. Et personne n’est là pour répondre quand on crie. On est réduit à revendiquer, hurler, désespérément.
D’où cette composante supplémentaire de la frustration, qui est l’angoisse. Nous la vivons comme un état qui pourrait durer.
Frustration et agressivité
S’y ajoute, pour revenir à l’étymologie du mot, l’idée de déception et de tromperie : la frustration s’accompagne d’une colère contre les personnes qui trahissent leur promesse, ou contre soi-même, ou contre le monde en général.
Et cette colère dirigée le plus souvent vers des personnes que nous aimons, ou dont nous sommes dépendants, est une source supplémentaire d’angoisse.
Il existe donc dans la frustration des effets d’emballement, de cercle vicieux. Plus la frustration dure, plus elle croît. Dire à un enfant « Tu dois gérer ta frustration » en lui prêchant la patience, c’est-à-dire en l’enjoignant de la faire durer, n’aboutit finalement qu’à l’exaspérer.
En réalité, la frustration, c’est du manque en tant qu’il est ingérable.
Ne gérez pas vos frustrations, vous ne feriez que les aggraver !
Écrivez « gérer – frustration – enfant » sur un moteur de recherche, et vous verrez défiler quantité de pages : comment la contrôler, la mesurer, l’accompagner, l’affronter, lui apprendre à la tolérer, trucs et astuces pour la rendre éducative, la frustration à la lumière des neurosciences, etc.
Le succès de la formule mérite notre attention. En quoi est-il important que les enfants s’entraînent à ce sport consistant à anticiper, supporter, encaisser ce que la vie nous réserve de plus désagréable ?
Mettons-nous un instant à leur place, et transposons les choses à notre échelle. Comment réagirions-nous si notre employeur nous annonçait ceci : « Nous allons diminuer vos revenus de moitié, mais en échange, j’ai le plaisir de vous offrir un stage gratuit, pris sur le temps de travail, de « gestion des frustrations » animé par une pointure en neurosciences » ?
Un exemple mythique de gestion des frustrations : l’âne de Fulda
Dans une bourgade du Land de Hesse, non loin de Frankfurt-am-Main, à Fulda, il y avait jadis un meunier heureux avec son âne qui portait vaillamment les sacs de farine pour quelques rations de son et d’avoine. Cette pitance ne coûtait presque rien au meunier qui s’enrichissait par la vente et la livraison de la farine. Mais il arriva qu’un bénédictin lui souffla l’idée de diminuer les rations de son et d’avoine afin d’accroître ses bénéfices.
Le moine lui recommanda de ne pas stresser la bête par une réduction trop brutale de nourriture : « Vas-y progressivement, imperceptiblement, afin que l’animal apprenne à gérer la frustration ».
Au début, tout allait bien. Les quelques flocons d’avoine et balles de son dont l’âne était privé passaient inaperçus et l’animal continuait de porter joyeusement les sacs. Encouragé par le résultat, le meunier réduisit davantage les portions. L’âne maigrit, mais cela lui affinait la ligne et lui raffermissait le ventre. Il avait belle allure. Le meunier poussa plus loin le rationnement. L’âne rechignait, mais sur les conseils du moine, il obtint des performances honorables au prix de quelques coups de bâton bien placés. Et ainsi de suite, au fil des jours, la nourriture diminuait jusqu’à se réduire à rien.
Et là, miracle !
Définitivement habitué à ne plus rien manger, l’âne travaillait toujours sans relâche, gratis. Fier de lui, le moine bénédictin publia un ouvrage de saine gestion des frustrations qui inspire encore aujourd’hui les prix Nobel d’économie. L’affaire du meunier prospéra comme jamais, jusqu’à ce matin où il trouva l’animal mort sur la paille. « Pas de chance ! pesta le meunier, juste au moment où mon âne avait enfin appris à se passer de nourriture ! »
Un exemple clinique de non-gestion :
Lors de sa première consultation, Valentine déclare venir avec quelques objectifs, dont un : réussir à se passer du cannabis. Elle a essayé divers moyens sans succès : réduire progressivement, stopper brutalement, modifier certaines habitudes, rien n’y fait.
Elle sait pourtant que, contrairement à l’avoine de l’âne de Fulda, on peut survivre au sevrage de cette drogue, pas anodine certes, mais pas la pire au regard de la dépendance et de l’accoutumance. Elle sait que ça risque d’être frustrant, et gérer les frustrations, ce n’est pas sa spécialité (ni la mienne, à ce qu’elle devine).
Au contraire, me dit-elle. Au basket j’assume d’être mauvaise perdante. Quand le jeu commence, je veux gagner et quand mon équipe perd, je suis frustrée : je crie, je râle, j’accuse injustement mes partenaires et adversaires. Il m’arrive d’engueuler l’arbitre. Sans la douleur de cette frustration, les victoires n’auraient pas la même saveur : je suis également bonne gagnante ! Quand on perd, je promets à mes coéquipières des revanches sanglantes, de vraies boucheries !
Valentine ne « gère » pas la frustration, elle la récupère, elle la transforme en énergie. La frustration étant par essence une expérience que l’on subit, il s’agit de restaurer son propre pouvoir d’agir, retrouver une qualité d’auteur, même de façon imaginaire.
Devenir « auteur » — L’enfant à la bobine
Dans ses « Essais de psychanalyse » parus en 1920, Sigmund Freud rapporte son observation d’un enfant âgé de 18 mois « moyen », dit-il, au regard des aptitudes intellectuelles, mais très gentil :
« Il ne dérangeait pas ses parents la nuit, obéissait consciencieusement à l’interdiction de toucher à certains objets ou d’entrer dans certaines pièces et, surtout, il ne pleurait jamais pendant les absences de sa mère, absences qui duraient parfois des heures… »
Bref, nous avons l’exemple d’un enfant que les neurosciences d’aujourd’hui qualifieraient de compétent dans la gestion de la pire des frustrations qu’on puisse lui infliger, à savoir l’absence prolongée de sa mère. Ce n’est pas lui qui aurait, comme Valentine, agressé l’arbitre.
Cependant, la chose n’allait pas sans un petit symptôme. L’enfant importunait son entourage en n’utilisant ses jouets que pour les « jeter au loin », dans les coins les plus reculés de la pièce, sous les meubles, en émettant, à défaut d’une parole dont il n’était pas capable, le son prolongé « o-o-o-o » que Freud et les autres adultes interprétèrent comme une déformation de l’adverbe allemand « fort » qui exprime l’éloignement.
Cette supposition fut corroborée un peu plus tard :
« L’enfant avait une bobine de bois, entourée d’une ficelle. Pas une seule fois l’idée ne lui était venue de traîner cette bobine derrière lui, c’est-à-dire de jouer avec elle à la voiture ; mais tout en maintenant le fil, il lançait la bobine avec beaucoup d’adresse par dessus le bord de son lit entouré d’un rideau, où elle disparaissait. Il prononçait alors son invariable o-o-o-o, retirait la bobine du lit et la saluait cette fois par un joyeux « Da ! » (« Voilà ! »). Tel était le jeu complet, comportant une disparition et une réapparition, mais dont on ne voyait généralement que le premier acte, lequel était répété inlassablement, bien qu’il fût évident que c’est le deuxième acte qui procurait à l’enfant le plus de plaisir »
Qu’est-ce qui motivait la conduite de cet enfant ? Freud propose une première interprétation consistant à voir dans le retour de la bobine une mise en scène de ce qui fait plaisir à l’enfant : retrouver sa mère après son absence. Cette version est cohérente avec sa théorie du principe de plaisir. Théorie qu’il est sur le point de réviser. Car la prédominance de ce qui précède la scène du retour — à savoir le lancer d’objets disparaissant dans les coins les plus inaccessibles de la chambre — mérite de se poser la question de savoir « si la tendance à s’assimiler psychiquement un événement impressionnant, à s’en rendre complètement maître peut se manifester par elle-même et indépendamment du principe du plaisir. Si, dans le cas dont nous nous occupons, l’enfant reproduisait dans le jeu une impression pénible, c’était peut-être parce qu’il voyait dans cette reproduction, source de plaisir indirecte, le moyen d’obtenir un autre plaisir, mais plus direct. »
Ce plaisir est celui de se constituer en auteur imaginaire de l’événement indésirable. Il ne m’arrive rien d’autre que ce que j’ai moi-même désiré ou voulu. Un peu ce que nous faisons lorsqu’une personne aimée nous plaque, lui dire « Casse-toi ! » pour faire comme si ce départ résultait non de sa lassitude à notre égard mais de notre décision.
C’est exactement ce que fit un an plus tard l’enfant à la bobine, frustré par l’absence de son père parti à la guerre. On le vit jeter ses jouets en les gratifiant d’un « Va-t-en à la guerre ».[1]
Rien de plus frustrant que d’être petit, faible, ou diminué, débile, cette expérience que vivent en commun les enfants, les vieilles et les vieux, ainsi que les adultes affectés d’altérations, troubles et autres limitations invalidantes, voire les adultes sains dans une démocratie qui se durcit et les infantilise ou dans un système économique qui les traite en déchet… autant de frustrations de ce désir vital que Freud qualifie de « désir d’être grands et de pouvoir se comporter comme les grands ». À défaut de le satisfaire dans la réalité, nous élaborons d’ingénieuses machineries imaginaires qui nous confortent dans l’illusion que les malheurs ne sont pas tels que nous les subissons, mais tels que nous les avons voulus, désirés et assumés. Les frustrations nous apprennent à peinturlurer notre résignation aux couleurs de la volonté et de la liberté.
Mais il n’est pas certain que l’enfant à la bobine soit résigné. Son expérience est celle du jeu, d’un espace où la réalité et la fiction s’entremêlent. Papa quitte le foyer pour partir en guerre non par soumission au Kaiser Guillaume, mais parce que je lui ai dit, comme à mon jouet, d’y aller, et il reviendra quand j’en déciderai.
L’enfant à la bobine est un créateur capable de doser l’intensité de son illusion : suffisamment dupe pour trouver la consolation et pas trop pour ne pas devenir fou.
L’enfant à la bobine est un artiste, un créateur, un poète, et Freud s’en est aperçu.
Assumer ses incomplétudes
Les plus jolies, les plus beaux, les plus fortes, les plus costauds, les plus subtiles, les plus malins, les plus populaires et les plus riches d’entre nous le savent : il existe toujours quelque chose de plus à désirer. Ce sentiment peut servir de moteur pour progresser, mais risque aussi de désespérer celles et ceux qui plafonnent dans une excellence vécue, subjectivement, comme une médiocrité. Les rêves de perfection sont faits pour n’être jamais comblés.
L’expérience de notre incomplétude est une affaire qui traverse l’existence, dès l’enfance. Dans le schéma œdipien, et dans ses variantes, l’enfant se vit comme petit, faible, vulnérable et inapte à se mesurer au parent rival pour combler le désir supposé du parent convoité. Les conditions semblent réunies pour une frustration indépassable…
Castration libératrice
Aussi longtemps que l’enfant imagine comme réalisable son rêve œdipien, il ne peut qu’osciller entre un délire de toute-puissance et une résignation insoutenable aux allures de la castration. Pour que le dépassement soit possible, il faut que le désir de l’enfant s’affranchisse de ces objets inaccessibles, mais sans rien y perdre de son intensité.
C’est un enjeu qui traverse sa petite enfance : renoncer au sein maternel (ou au biberon) non pour mourir de faim, mais pour expérimenter d’autres plaisirs : goûter à divers aliments à sucer, à croquer, à excréter, à cuisiner, mais aussi pour faire de sa bouche l’organe de la parole. Renoncer aux joies du pipi-caca dans la couche ou dans les draps pour aller vers une motricité plus libre, plus joyeuse, affranchie de la mesquinerie des nécessités organiques et des interactions laborieuses qui en découlent avec l’entourage adulte. Et finalement, renoncer à toute ambition d’hymen avec son papa ou sa maman chérie pour s’en aller désirer ailleurs. Le monde est si vaste une fois tombés les murs de la chaumière ou du château qui nous ont protégés mais qui finiraient par nous étouffer.
Délimiter les genres : besoin, pulsion, addiction, désir
Quand une vache ou une jument, mammifères si proches de nous, mettent bas, le veau ou le poulain se lève instantanément sur ses pattes. Le placenta encore chaud fume dans le pâturage où, déjà, gambade le nouveau-né. Le sevrage n’est qu’une formalité vite expédiée.
En comparaison, les humains semblent débiles. Il leur faut après la naissance des années pour acquérir une autonomie fragile et susceptible de s’abîmer au moindre incident. L’âge adulte d’une émancipation parcellaire — car tributaire du bon fonctionnement des appareils étatiques et de dispositifs techniques d’une invraisemblable complexité — n’est qu’une parenthèse avant le grand âge. Notre survie dépend de la sollicitude d’un personnel accompagnant ou soignant soumis aux aléas d’une idéologie politique plus proche du meunier de l’âne de Fulda que d’un souci du bien-être des improductifs que nous devenons inexorablement.
Au fil des ans, nous expérimentons — et ne comblons que partiellement — tous les manques : la faim, la soif et la libido. Mais s’il suffit de quelques aliments (même de qualité médiocre) pour nous rassasier, et d’eau pour étancher la soif, notre libido pose des exigences plus complexes.
Même étayée sur les besoins primaires du manger et du boire, Madame la Libido n’est jamais repue. Elle exige qu’on y mette les formes et ce, dès le plus jeune âge. On voit des nourrissons affamés refuser le sein de leur mère trouvant le téton tendu de façon un tantinet trop distraite, maman étant à l’évidence occupée d’autre chose sur l’écran de son téléphone — ou trop impatiente, indifférente. On ne peut que comprendre leur propension, à l’âge adulte, à remplacer l’eau par des boissons aux arômes et aux effets plus subtils. Il ne s’agit plus de soif, il y a autre chose qui entre en jeu. Ces breuvages ne se boivent pas au sein : il y faut des verres de diverses formes, divers cristaux, et des rituels, bref, on est loin du simple besoin naturel de l’organisme en H2O.. N’oublions jamais que, croyants ou athées, nous sommes issus d’une civilisation dont le texte fondateur s’achève par ces mots : « J’ai soif » comme il est dit dans l’Évangile selon saint Jean (chapitre 19, verset 28) — ce qui constitue un héritage difficile à contourner. Il serait étonnant que le Christ ait trouvé satisfaisante la réponse du Romain compatissant qui lui a enfoncé dans la bouche une éponge imprégnée de vinaigre.
Étayées sur les besoins primaires, les pulsions (orales pour la nourriture, anales ou urétrales pour les excrétions) ont la particularité de n’être jamais satisfaites par la seule consommation des objets supposés y suppléer.
La libido, quoiqu’on fasse pour la satisfaire, a le chic d’en demander et d’en redemander encore plus.
D’où la nécessité de distinguer le besoin, la pulsion, l’addiction et le désir.
Le besoin
Le besoin est le manque d’un bien vital (nourriture, abri, protection, etc.). Il disparaît sitôt que son objet est consommé : la faim se calme en mangeant, la soif en buvant, etc.
La pulsion
Contrairement au besoin qui finit par trouver matière à s’apaiser, la pulsion ne recherche pas que sa satisfaction. Elle tend à s’accroître au fil de son déroulement : toujours plus, encore plus fort… au service d’un plus-de-jouir, un mehr-Lust.
Il peut s’agir d’un bien non vital que notre organisme ou notre psychisme réclame de façon insatiable : encore plus d’alcool, encore plus de cannabis, encore plus de sucre, de game, de sexe,etc.
L’addiction
On parle alors d’addiction (qui vient du latin addictio, terme composé du préfixe ad et du supin dictio dérivé du verbe dico, dire : être dit à la place d’un autre, comme l’esclave qui n’a de nom que celui qui le lie à son maître). L’addiction renverse la place du sujet qui devient la chose de l’objet dont il est dépendant. Le consommateur devient marchandise. La richesse du dealer réside moins dans la came qu’il détient que dans l’inassouvissement (ou la « fidélisation ») de sa clientèle.
Autant le besoin s’apaise par la simple ingurgitation du produit, autant l’addiction creuse indéfiniment le manque. La consommation et l’abstinence produisent le même résultat : l’accroissement de la dépendance et, in fine, la frustration.
Une fois l’addiction installée, il devient difficile d’identifier son objet : est-ce la chose en soi (la bouteille, la cigarette, le pétard, la seringue, le baiser, le game, la marque, etc.) ou son manque savamment entretenu (l’envie d’avoir envie) ?[2]
Les pulsions incontrôlées et les addictions sont, à terme, dévastatrices. Elles s’entretiennent et s’accroissent de leurs propres insatisfactions et aboutissent à ériger la frustration en règle. « Je bois sans y prendre plaisir, pour pas me dire qu’il faudrait en finir » chantait Boris Vian. Il entre dans l’addiction une part d’autodestruction.
Rien de plus nuisible au plaisir…
Le désir
La nécessité d’une reprise du contrôle, d’une modération, d’un dosage des plaisirs finit par s’imposer. Il s’agit de renoncer à une part de gratification pour renouveler et diversifier les réjouissances.
Le désir se perpétue dans cet équilibre fragile entre le comble et la frustration : il y faut juste assez de satiété pour ne pas en être esclave, et juste assez de manque pour donner envie d’inventer les voies inédites aux bonheurs que nous espérons rencontrer dans la vie. Le désir est, par essence, homéostatique.
Pour autant, peut-on parler de « gestion » ? Oui, dans le sens où il y faut de la raison, du ratio, faute de quoi le désir s’épuise dans l’excès aussi bien que dans la pénurie. Mais en même temps, le désir ne se laisse pas enfermer dans une économie formelle de l’usage raisonné : il reste imprévisible, incontrôlable, ingérable, ou alors ce n’est plus le désir. Le désir, c’est la vie telle qu’elle nous échappe, et à condition qu’on lui coure après.
Le désir suppose l’assomption de puissances qui nous dépassent, dans notre corps et dans son expression inconsciente. Il s’agit de les apprivoiser, au moins partiellement.
Certains désirs relèvent de l’impossible (ou de l’interdit), et ne peuvent déboucher que sur la castration : leur dépassement suppose des renoncements libérateurs.
Il paraît (je ne dispose ni des sources, ni de la preuve, je donne l’anecdote comme une illustration) qu’il existe un piège à singe formé d’un trou sphérique creusé dans un tronc, assez large pour y loger une orange et la main du singe cherchant à se l’accaparer, mais pas assez large pour que le singe puisse en retirer la main sans lâcher l’orange. Certains singes n’auraient pas suffisamment d’intelligence pour lâcher l’orange et se laisseraient ainsi capturer comme des idiots.
L’anecdote vaut ce qu’elle vaut, on peut la retenir comme une fable dont la morale serait que le désir ne se perpétue qu’à la condition de savoir se distancier de son objet. Ainsi qu’il est écrit dans le Livre de la Genèse — « L’homme quittera son père et sa mère… », expérience à laquelle on n’accède qu’en se dégageant de la fascination qu’exercent sur nous nos parents (chéris ou rivaux) — tel le singe renonçant à son orange pour la liberté.
Le désir est renoncement. Mais ce renoncement n’est possible que par la promesse de son dépassement. C’est ce que la psychanalyse qualifie de castration.
La castration
La castration, au sens de la psychanalyse, n’est pas réductible à une mutilation. Elle est l’art de vivre les pertes et les manques non comme des malheurs mais comme la rupture du cycle des amertumes et ressentiments. Désirer autre chose, désirer ailleurs, s’affranchir de la dépendance aux objets, se risquer à des aventures inédites…
Rien à voir avec le prêchi-prêcha gestionnaire des frustrations. La castration est ce qui donne à un un sujet la force d’inaugurer d’autres logiques, d’autres paradigmes. Elle est un don.
Ce don peut vous tomber du Ciel (c’est-à-dire du Réel en ce qu’il vous révèle intempestivement, au risque de vous traumatiser, des voies inédites au plaisir), comme il peut vous être accordé par une figure tutélaire qui laisse tomber son masque de dispensateur exclusif des biens dont vous êtes frustrés.
La frustration en tant que rapport
Car la frustration n’est pas un manque en soi. Elle n’existe que dans un rapport asymétrique entre une source de biens désirables (la source pouvant être une personne, une institution, une puissance économique, un pouvoir réel ou imaginaire) et un sujet, au sens où ce sujet se laisse assujettir.
La frustration est une logique qui impose ses règles. Elle vous dicte le tempo des plaisirs et des douleurs. Pire, elle vous fait la leçon et se pose en maîtresse de ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour traverser l’expérience dont vous êtes l’auteur imaginaire. La frustration n’a pas de loi écrite, elle est, au mieux, jurisprudence, et en général, arbitraire. Elle n’est pas fasciste, elle est pire : inéluctable.
« Il est important qu’elle apprenne à gérer ses frustrations » soutient la maman d’Agathe en lui refusant le câlin que la fillette, à califourchon sur ses cuisses, s’évertue à lui réclamer en lui serrant le cou. « Si je cède, là, je récompense son caprice et indirectement, l’éduque à ne faire que des caprices. », soutient-elle. Agathe ne dit rien, elle insiste, et tout se passe comme si son étreinte désespérée signifiait : « Si je me résigne au refus de maman, je la récompense de sa froideur, et moi, ce n’est pas dans cette voie que je veux l’encourager… »
Bref, la seule question qui vaille en ce qui concerne la frustration est : comment s’en débarrasser ?
En finir avec la frustration
Conseil aux enfants frustrés.
Pour gérer la frustration, commencez par en prendre la mesure, considérez à sa juste valeur ce qui vous est refusé et ne renoncez jamais à ce que nous dicte la nature : la satisfaction. Si vous ne trouvez pas d’autre solution, développez quelque symptôme, inutile de cultiver l’originalité, faites comme ont fait vos parents avant vous : boulimie, anorexie, énurésie, encoprésie, affabulations, fugues, bouderies, décrochage scolaire — bref, restez sur les classiques qui ont fait leurs preuves. Ils présentent l’avantage d’être décodables.
Si ça ne marche pas, quittez les sentiers battus et ouvrez des voies inédites comme l’ont fait avant vous les hystériques qui intriguèrent Charcot puis Freud. Mettez en échec vos parents, vos éducateurs et vos psychologues. Vous rendrez de la sorte service à leur créativité.
Si vous n’arrivez à rien, surtout ne vous résignez jamais à la frustration et considérez que vous avez une mission à accomplir dans l’intérêt de l’humanité entière, l’humanité au sens de l’ensemble de toutes les femmes, hommes et enfants vivant sur terre — et l’humanité au sens d’une aptitude à prendre la mesure des souffrances et aspirations humaines, qui sont précisément celles que vous éprouvez ici et maintenant.
Il s’agit d’œuvrer à un monde immédiat où vos frustrations pourraient prendre fin. Apprenez l’histoire, la géographie et les sciences sociales. Puis choisissez avec discernement le courant politique capable de servir le moins mal possible votre aspiration au bonheur collectif, quitte à lui cracher dessus s’il vous déçoit.
À défaut, reportez votre satisfaction dans un délai raisonnable : le passage de l’enfance à l’adolescence n’est pas si long. Vos forces physiques et intellectuelles vous donneront la patience nécessaire. Croyez-en un vieux singe (qui a su juste à temps se dégager du piège) : bien travailler à l’école est une bonne idée. Ne cherchez pas des résultats mirobolants, mais tenez bon. Apprendre à l’école ce qu’on ne vous enseigne pas at home, par inculture, inaptitude, paresse ou mauvaise volonté, finit toujours par payer. Soyez courageux·ses, travaillez et résistez. Préférez les résultats médiocres et insuffisants à l’absence de résultat. Il ne s’agit pas d’accomplir des exploits, mais plus trivialement, vous libérer, le moment venu, de l’emprise tutélaire des adultes. Faites confiance à vos professeurs et considérez que les plus maladroits, les plus incompétents voire les plus malveillants et les plus agressifs sont payés pour cela : augmenter votre autonomie, c’est-à-dire votre aptitude à vous dégager des frustrations.
Travaillez, travaillez toujours, pas pour un maître ou un patron, mais par fidélité à votre désir, par la force qui vous anime. Bref, ne gérez jamais quelque frustration que ce soit, au contraire. Que toute frustration soit la racine d’une ambition, d’une révolte, d’un désir, d’un rêve à prendre au sérieux. Ne gérez pas vos frustrations, labourez-les, jardinez-les, enrichissez-les de ce que vous portez de meilleur et de pire.
Surtout le pire ! Ce que personne ne vous contestera, ce dont personne, jamais, ne saura vous frustrer. Tôt ou tard, le monde vous en saura reconnaissant.
[1] Tout en savourant peut-être le départ du père à la guerre comme la possibilité d’une appropriation de sa mère.
[2] Chérir ce qui me rend dépendant ou esclave. La société de consommation fait miroiter la « marque », qui se dit, en anglais, « brand », mot dérivé du verbe allemand « brennen », brûler. La « brand » désigne aussi bien la marque de fabrique que celle qu’on applique au fer rouge sur le bétail. La parenté étymologique n’est pas que germanique, elle est également latine : le verbe consumo — qui a donné le verbe français « consumer » — signifie aussi bien « employer » qu' »épuiser ». Comme quoi, occuper un emploi (pour gagner de quoi se rendre capable de consommer) ne fait pas que vous exposer au risque du burn-out, cela vous y conduit, inexorablement.
Il est un objet du désir — et de la frustration — qui consiste en une appartenance au groupe que l’on paie de son prix de chair grillée, quitte à s’y réduire en cendres.