Éric Graff, Cartel Fédépsy, journée d’étude sur le transfert
Metz, Porte des Allemands, le 7 octobre 2017
Si j’ai donné à mon intervention le titre de « leurre de vérité », ce n’est pas pour le plaisir d’un calembour. C’est pour poser un problème qui est le suivant. La psychanalyse a pour but de faire émerger une vérité qui est celle du désir. La recherche de cette vérité suppose une rigueur autant de la part du psychanalyste que de la part de l’analysant qui doit se plier à la règle fondamentale de l’association libre : dire ce qui lui vient à l’esprit même si ça lui semble incongru, choquant ou inintéressant. En ce sens la démarche analytique se rapproche d’autres méthodes scientifiques où le chercheur s’astreint à prendre en compte toutes les données d’expérience ou d’observation en se dégageant de ses convictions, de ses préjugés et de ses principes moraux.
L’amour et ses leurres
Quand on est dans une histoire d’amour, on préfère généralement les illusions et les chimères sans lesquelles tout s’écroulerait.
C’est ce que nous rappellent les chansons populaires… Quand il me prend dans ses bras, je vois la vie en rose. La chanteuse ne dit pas que la vie est rose, elle nous dit que les caresses de son chéri agissent comme du papier bonbon sur les yeux. Ou vous prenez la chanson « Bei mir, bist du schön », pour moi tu es beau. C’est gentil, mais il y a ce « bei mir », ce « pour moi » qui sous-entend que ta beauté, mon loulou, heureusement que j’ai l’œil, parce qu’elle ne saute pas aux yeux du commun des mortels.
Au fond, l’amour fonctionne comme un dispositif optique qui vous fait voir les choses sous un certain angle qui n’a aucune raison d’être la vérité. Dans la mythologie, on trouve presque systématiquement des contraintes optiques qui imposent au héros la direction du regard. Vous prenez Orphée, il pourra retrouver sa chère disparue, Eurydice aux enfers, à condition de ne pas la regarder. Ou Barbe-Bleue qui autorise sa bien-aimée à fouiner partout dans son château, sauf derrière une certaine porte. Pensez à Psyché que les dieux autorisent à passer les nuits les plus délicieuses en compagnie d’Éros, à condition de ne jamais le voir à la lumière. On connaît la suite, c’est plus fort qu’elle, elle allume la lampe. C’est le sujet d’un tableau de Jacopo Zucchi cité par Lacan, « Psyche sorprende amore », qui impose d’ailleurs au spectateur des arrangements optiques particuliers, avec ce bouquet de fleurs qui nous cache la partie la plus intéressante de l’anatomie d’Éros.
Bref, y a-t-il pire jeu de cache-cache que l’amour ? Il s’agit à la fois d’embellir la vie, et en même temps, de dissimuler quelque chose, probablement quelque horreur.
L’amour et ses horreurs de vérité
L’horreur de vérité, ça aurait pu aller aussi comme titre pour ce dont je vous parle, l’amour et son horreur de vérité.
Je pense à la sidération d’Hippolyte découvrant l’amour incestueux que Phèdre, sa belle-mère, éprouve à son égard[1]. Le gouverneur d’Hippolyte, Théramène, le voit « sans épée, interdit, sans couleur » et Hippolyte n’a d’autre priorité que de se voiler la face :
Théramène, fuyons. Ma surprise est extrême.
Je ne puis sans horreur me regarder moi-même.
Phèdre… Mais non, grands Dieux ! qu’en un profond oubli
Cet horrible secret demeure enseveli.
C’est la description d’un refoulement. Le héros se trouve face à la vérité et met toute son énergie à s’en protéger. Il sait tout, et n’en veut rien savoir, comme les névrosés.
Ici, le procédé qui protège de la vérité est brutal. Mais il peut se présenter sous des allures plus subtiles. C’est ce qui arrive aux scientifiques. Le problème que rencontrent les scientifiques, c’est que leur instruction et leur culture, bref tout ce qu’ils aiment, peuvent faire obstacle à la découverte de vérités nouvelles. C’est un problème classique en épistémologie : comment se déprendre d’une vérité établie pour en élaborer une nouvelle ?
Une des leçons de Lacan sur le transfert porte sur ce problème tel qu’il s’est posé aux astronomes.
De la dérision de la sphère aux ellipses de Kepler
Depuis l’antiquité, le monde était décrit comme une composition de sphères, sphères omniprésentes dans la forme des astres, leurs mouvements et leurs emboîtements. Cette forme idéale présentait deux avantages. Le premier, c’est qu’elle ne rendait pas trop mal compte des observations que l’on recueillait dans le ciel. Depuis Pythagore, tout cela semblait tourner rond. Le deuxième avantage, c’est que la sphère, c’est joli. Ça reflète agréablement la lumière, voyez les bulles de savon, les billes, les ballons de foot, les globes terrestres, les maquettes du système solaire, les perles du culture, les boulets de canon, ou les rondeurs des femmes « canon » qui peuvent aussi peser comme des boulets.
Ce détour par les sphères est inspiré à Lacan par ce passage du Banquet de Platon où Aristophane développe une théorie de l’amour supposant l’existence mythique d’êtres parfaits de forme sphérique, hommes, femmes ou androgynes. Cette rondeur, cette perfection, les rendait arrogants envers les dieux qui se sont vengés en les séparant en deux moitiés qui depuis ce temps soupirent désespérément l’une pour l’autre. « L’amour, déclare Aristophane, est ce qui nous ramène à notre nature primitive […] rétablit en quelque sorte la nature humaine dans son ancienne perfection. »
Les hommes avaient perdu leur perfection sphérique. Mais ils continuaient à la projeter dans le cosmos. Et pourtant, ces systèmes sphériques inspirés de Pythagore, se révélaient plus jolis qu’exacts. Ça ne marchait jamais tout à fait. Il fallait un peu forcer sur les calculs. Les astronomes bricolaient des systèmes tordus combinant des ronds, des ronds et petits patapons, on appelait ça des épicycles. Avec l’introduction de la lunette en astronomie, ça n’allait pas s’arranger. Plus on regardait le ciel, moins ça tournait rond. C’est devenu critique au xviiè siècle, jusqu’à ce que Kepler trouve la solution.
Je vous invite à lire Le Songe ou l’astronomie lunaire que Johann Kepler publia en 1634[2]. Ce livre est une véritable invitation au transfert, au sens du déplacement, du changement de perspective, on voyage dans les parallaxes, puisque le rêveur nous décrit le monde tel qu’on le perçoit depuis la lune, dont les habitants ont baptisé la terre Volva, puisqu’ils se perçoivent comme des points fixes autour desquels c’est notre planète qui effectue des révolutions, tandis que le soleil opère d’étranges sautillements dans lesquels on a du mal à discerner quoi que ce soit de sphérique.
J’étais également tenté d’intituler mon intervention « Sphères et transphères », ça collait très bien.
Quelle sera la découverte de Kepler ? En fait, il ne travaille pas seul. Il est affublé d’une acuité visuelle médiocre (ce qui pour un astronome est gênant). Il s’associe avec un astronome danois, Tycho Brahé doué d’une vue perçante améliorée de surcroît par l’usage des lunettes, mais ignorant, ou volontairement nescians, ne sachant pas, tel un psychanalyste. Il ne sait pas, mais il soutient le sujet dans son effort de vérité. Tycho Brahé effectue des relevés dans le ciel, et Kepler essaie de trouver quelque intelligibilité à ce fatras de données. Voilà nos Bouvard et Pécuchet du cosmos partis dans une aventure palpitante…
Le couple formé par Kepler et Tycho Brahé présente des analogies avec celui du psychanalyste et du sujet qui vient en analyse. D’un côté, Tycho Brahé dans le rôle d’un analysant, allongé sur le divan et livrant ce qu’il voit dans le ciel (il est rigoureux, il dit exactement ce qu’il voit dans le ciel, tel un analysant qui dit exactement ce qui lui passe par la tête[3]) — et que voit-il dans le ciel ? — un vaste salmigondis qui ne répond à aucune règle prédictible. De l’autre côté, Kepler, dans le rôle du psychanalyste. Mais on peut également inverser les rôles.
Vous pouvez mettre Kepler dans le rôle de l’analysant en quête de sens, de cohérence et Tycho Brahé dans le rôle de l’analyste faisant le chien dans le jeu de quilles. Le psychanalyste doit être garant, non de l’harmonie illusoire des sphères, mais de la confiance en ce grouillement dont nul ne sait prévoir ce qui sortira de bon ou de mauvais.
Le modèle que vont élaborer Kepler et Brahé sera celui de l’ellipse, qui se substitue à la sphère. C’est une forme moins parfaite, plus complexe. D’abord, l’ellipse est constituée non d’un centre, mais de deux centres. Or, dans l’espace, un des centres est occupé par un objet matériel, planète ou étoile. Le second centre est vide. Son existence n’est que virtuelle. Le centre absent constitue une bonne métaphore de la place occupée par le psychanalyste dans le transfert. Ensuite, le mot « ellipse » présente un double sens, il ne désigne pas que la forme géométrique, il désigne un énoncé incomplet, une parole qui ne dit pas tout. Une parole qui laisse de la place à d’autres signifiants…
Conclusion
Où se trouve la solution du problème ?
Vous aviez déjà saisi une piste dès le début de ma présentation. En effet, les leurres et horreurs de l’amour portent en eux-mêmes leur propre démenti, et la vérité surgit des paradoxes inévitables de l’expérience amoureuse. L’amour, qu’il soit de transfert, ou pas, c’est toujours une affaire d’attrape-couillons. La vérité est présente et visible dès le début, comme la lettre volée d’Edgar Poe.
Mais surtout, quand on parle d’amour de transfert, il faut considérer que la formule n’est pas monosémique, elle n’a pas de sens univoque.
La première signification est évidente : l’amour de transfert, c’est de l’amour qui se déplace. Ça vient du dehors et ça s’invite dans la cure psychanalytique où ça sert à quelque chose. C’est ce qu’ont découvert les pionniers de la psychanalyse, ça leur a sauté à la figure, littéralement à leur corps défendant, aussi bien à Breuer qu’à Freud (ou à leur corps moins défendant, comme Jung) lorsque des femmes hystériques succombaient dans leurs bras.
La seconde signification serait de dire « un nammmour de transfert », comme on dit « un nammmour de bébé », signification elle-même ambiguë. Elle pourrait renvoyer à ces moments euphoriques d’une cure dont le psychanalyste, s’il est sérieux, c’est-à-dire lacanien, ne vous laisse pas vous complaire trop longtemps.
La troisième signification pourrait être l’amour du transfert pour le transfert, la passion de transférer, l’amour pour le mouvement lui-même, la passion de la parallaxe.
C’est ici que nous pouvons entrevoir la solution. Venir en analyse, c’est déjà se déclarer disposé à l’expérience, savoir d’avance que quelque chose va basculer dans notre cosmogonie amoureuse. Il va y avoir de la dissonance dans l’harmonie des sphères.
Lacan indique que l’amour se situe entre l’épistèmè, mot grec qui veut dire le savoir, la connaissance, et l’amathia, autre mot grec qui signifie ignorance, mais dans le sens d’une ignorance assumée et arrogante, l’ignorance crasse des connards, ou des amoureux dans la phase où ils se racontent des histoires. Lacan situe l’amour entre les deux, « de même qu’il est entre le beau et le laid. Il n’est ni l’un ni l’autre. »[4] Finalement, l’amour, c’est ce fluide qui serpente entre deux rives, celle où s’est allongé l’érudit qui a lu tous les livres et qui découvre que la chair est triste, hélas, et celle où campe le connard revenu de tout qui ne veut rien savoir de rien. L’amour s’insinue dans les lézardes. Dans un monde qui ne sait rien faire de mieux que d’ériger des murs, soi disant pour nous protéger contre de malencontreux appels d’air, au risque de nous asphyxier, ça doit retenir notre attention. L’amour va se glisser là-dedans, et servira de véhicule, de vaisseau, bref de moyen de transport. En langue classique, on sait ce que signifie le transport.
Pour ce transport, il faut un conducteur. C’est au psychanalyste de faire le job.
« Le psychanalyste assurément dirige la cure », nous dit Lacan, mais il ne dirige surtout pas le patient. C’est comme un chauffeur de taxi. Vous le payez, il vous conduit, ce n’est pas à lui de décider la destination. Ce n’est ni un maître, ni un prêtre, ni un père spirituel, ni un partenaire qui viendrait vous encombrer de ses propres penchants amoureux. Il occupe ce centre absent de l’ellipse, une place virtuelle, tout en étant parfaitement présent. « C’est le désir de l’analyste qui au dernier terme opère dans l’analyse ». Comprenez « désir de l’analyste » toujours dans son double sens. Il s’agit à la fois du désir vécu par l’analyste d’aller au bout du processus, sans jamais « céder sur son désir », quitte à boire la ciguë, comme Socrate. Et c’est en même temps le désir que l’analysant porte vers le psychanalyste qui occupe une place d’objet, cet objet a, objet jetable qui doit laisser la place au vide, bref, rendre possible la vacuité de l’ellipse là où s’hallucinait le plein d’une sphère.
Telle me semble être la piste d’une solution… nécessairement elliptique pour respecter la logique de notre propos.
Pour finir, juste pour la beauté de la chose — il ne faut pas renoncer à ce qui est beau —, je voudrais vous citer à nouveau Racine. Nous évoquions tout à l’heure Hippolyte sidéré par l’horreur. Mais en fin de compte, c’est l’amour qui lui ouvre les yeux. Telle est la déclaration sublime qu’il porte à celle qu’il aime d’un amour tout aussi interdit, la petite princesse captive, Aricie[5] :
Vous seule avez percé ce mystère odieux.
Mon cœur pour s’épancher n’a que vous et les Dieux.
Je n’ai pu vous cacher, jugez si je vous aime,
Tout ce que je voulais me cacher à moi-même.
Mais songez sous quel sceau je vous l’ai révélé.
Oubliez, s’il se peut, que je vous ai parlé,
Madame. Et que jamais une bouche si pure
Ne s’ouvre pour conter cette horrible aventure.
[2] Johann Kepler, Le songe ou l’astronomie lunaire.
[3] Samedi dernier, on a eu quelques échanges entre nous là-dessus. Quand j’ai évoqué ces analysants qui respectent la règle et disent exactement ce qui leur passe par la tête, les psychanalystes présentes ont simultanément hoché la tête en soupirant : « Ouais, si seulement… »
[4] Lacan, Le transfert, p. 150
[5] Acte V, sc. 1