On regroupe sous le terme de « phobie scolaire » des réalités diverses qui ont en commun ceci : un enfant refuse d’aller à l’école ou manifeste un fort malaise à l’idée de s’y rendre. On observe des conduites d’évitement : fugues, école buissonnière, etc. L’enfant manifeste de l’angoisse, soit directement, soit sous des formes caractéristiques : maux de ventre, troubles de la digestion, de l’alimentation, du sommeil, baisse des défenses immunitaires, allergies, etc.
Ces signes de mal-être disparaissent dès qu’arrivent les congés scolaires ou lorsque les parents décident de garder l’enfant au domicile. On a également vu des phobies disparaître lors d’un changement de classe ou d’école. Mais ces mesures ne sont pas toujours suffisantes lorsque les causes de la phobie sont plus complexes.
Cet obscur objet de la phobie…
À première vue, l’enfant déteste simplement l’école. Il sait qu’il déteste l’école, mais que déteste-t-il exactement dans l’école (ou le collège, ou le lycée, ou la faculté, la prépa, le conservatoire, le club, ou la grande école ?) Est-ce le lieu, ses bâtiments, ses murs, ses couloirs, ses odeurs ? Ou les personnes qui s’y trouvent, et quelles personnes ? les adultes ? les autres enfants ? À moins qu’il ne s’agisse des contraintes de l’école, ses rituels, ses règles ? La phobie peut également porter sur les valeurs de l’école : injonction de croissance, d’autonomie, injonction souvent paradoxale en ce que l’école peut être perçue, a contrario, comme infantilisante. Mais la phobie peut également porter, indépendamment des caractéristiques de l’école, sur la nécessité de s’éloigner du milieu familial. Et dans ce cas, s’agit-il d’une phobie de la séparation ou d’une angoisse portant sur ce qui se passe à la maison en son absence ? Il arrive aussi que l’enfant souffre de l’obligation dans laquelle il se sent d’abdiquer de son individualité pour se fondre dans un groupe.
La phobie d’une couleur ?
Bref, les raisons de détester l’école sont multiples et la meilleure façon de s’y retrouver est d’interroger l’enfant. Pierre est au CE2, il est indisposé par la couleur rouge du stylo avec lequel la maîtresse corrige les cahiers, couleur atroce selon lui, « une couleur de fille ». Ici, l’objet est clairement désigné, mais sa signification reste à élucider. Que représente pour Pierre cette couleur de fille qui vient rectifier ses certitudes de garçon ? Nous avons eu ensemble des entretiens assez comiques au terme desquels sa phobie — moins scolaire qu’il n’y paraissait — s’estompait à la faveur d’autres considérations prioritaires. Pour autant, Pierre va-t-il passer de la haine à l’amour de l’école ? Certes pas, mais il se sent capable de supporter, au fil des heures, que la maîtresse fasse son job et lui le sien. Rude sera la chute de son illusion d’avoir en orthographe la science infuse, mais il y survivra gaillardement au point d’accomplir, au prix d’efforts louables, quelques progrès.
Phobie de la séparation ?
Tout autres sont les raisons pour lesquelles Nina vomit à la simple évocation du mot « école », et ce depuis l’école maternelle, au point que sa maman a fini par l’en dispenser. Au seuil du CP, elle vient me trouver. Nous ne nous connaissons pas, elle considère simplement qu’il relève de mes missions de résoudre le problème : Vous êtes psychologue, ma fille refuse l’école, je ne me sens pas capable de l’y contraindre, trouvez la solution. Je découvre très vite, non pas la solution, mais le problème : il existe entre Nina et sa mère une impossibilité radicale de se séparer. La phobie ne porte donc pas sur l’institution scolaire. Il y a moyen de bricoler, ce que nous allons faire. Le directeur et l’enseignante du CP acceptent de déroger aux règles usuelles. Nina ira en classe et sa mère restera au fond de la salle, disponible au cas où Nina renouvellerait ses crises. Le dispositif, complètement atypique, impossible sans la compréhension du directeur et de l’enseignante, produit très vite des effets : la maman trouve que l’école est un lieu fort sympathique — les enfants y sont bien, en sécurité, on est gentil avec eux — et Nina découvre que sa mère ne voit aucun inconvénient à ce qu’elle entre en relation avec d’autres personnes qu’elles. Une semaine sera suffisante pour que Nina fréquente régulièrement l’école, avec des résultats mitigés mettant en évidence la nécessité d’une prise en charge MDPH justifiée par des troubles des fonctions cognitives dont j’ignore s’ils sont la cause ou la conséquence des préventions de l’enfant et de sa mère à l’égard de l’école.
La phobie comme symptôme
J’évoque dans mon texte « Violences sans violence » la phobie de Lucas dont l’angoisse porte moins sur l’école proprement dite que sur des configurations relationnelles qu’il va me décrire avec beaucoup de minutie, avec force métaphores. Il y a dans la phobie une conscience aiguë et douloureuse de la logique implicite qui organise les liens et ruptures du système scolaire (comprenons par là des questions très prosaïques, simples : la maîtresse m’a à la bonne ou pas, on me prend ou pas pour jouer contre les autres à la récré, j’ai un nom, un surnom, un diminutif ou une insulte ?) Si j’ai raté quelque chose dans ma carrière de psychologue de l’Éducation nationale, c’est de saisir les phobies scolaires comme le symptôme d’une pathologie non de l’enfant, mais de quelque chose de plus vaste. J’ai actuellement sur le feu, si j’ose dire, comme chance de me rattraper, la situation d’un enfant qui s’est mis en retrait de l’institution scolaire, situation tellement difficile que ma seule chance d’y voir clair est de poursuivre dans cette voie critique. Je sais déjà que j’y serai aidé par sa mère, une femme terriblement intelligente (pour reprendre la formule de Roger Vitrac dans sa pièce Victor ou les enfants au pouvoir) — bref, à défaut d’être moi-même doté d’une intelligence un tant soit peu terrible, je prends l’engagement de m’appuyer sur le remous des intelligences multiples dont je suis traversé pour naviguer sur la houle. Bref, la phobie scolaire n’est pas qu’un trouble dont il faudrait laisser aux psychiatres le soin de la sédation par les voies de la médication ou de la délégation à d’autres compétences, ce n’est pas qu’un trouble, c’est un symptôme au sens le plus noble du terme. Bref, non un trouble, mais une chance d’y voir clair.
Conclusion
Voilà où j’en suis dans ma méditation sur la phobie scolaire et ma hâte de me sentir utile chaque fois que se produit le choc entre un enfant et l’institution supposée ajustée à ses besoins de croissance physique, psychique et sociale. Au point que ça rate et que l’enfant en vienne à prendre la fuite et à considérer l’école comme une ennemie
Comprenez par là que je me sens en dette, car enfin, si je dois beaucoup à cette chose qu’on appelle « École de la République », le premier de mes devoirs est d’analyser ses défaillances, et de lui dire pourquoi les enfants dont elle est censée défendre les intérêts s’y reconnaissent si mal. Je dis ça ayant entendu la voix d’autres enfants qui, exclus de l’école par des circonstances politiques, l’idéalisent. Mon métier ne m’a jamais fait renoncer au rêve d’une école où tous les enfants puissent se sentir chez eux : ni paradis, ni enfer, mais un lieu acceptable.