Répétitions stériles (en apparence)
Il arrive au cours d’un entretien que le patient, ou la patiente, s’interrompe : « Je ne sais pas pourquoi je vous parle de ça, c’est sans importance, voilà des semaines que je vous assomme avec ça. » Généralement, j’encourage à poursuivre : « Nous sommes ici pour parler des choses sans importance apparente. Du moment que ça insiste, il faut nous y attarder. »
Je suis soutenu dans cette disposition par le souvenir d’épisodes laborieux de mon analyse au cours desquels je ressassais des éléments dont je déplorais la futilité. J’avais l’impression de tourner en rond, jusqu’au moment où je réalisais que ces rabâchages dessinaient la forme d’un tore, l’équivalent d’un pneu (du grec πνεῦμα — pneuma — le souffle)… et je me souviens du rêve que je fis alors d’un père et d’un fils découvrant que « Les tores sont partagés ». L’analyse allait s’en trouver relancée, autour de ma réfutation de l’idée selon laquelle on pourrait renvoyer dos à dos le père et le fils à leurs torts, tores et tortillons réciproques. Une affaire dans laquelle il m’arrive encore de tortiller, ou d’entendre se tortiller un patient… J’y repense à chaque crevaison sur mon vélo sous la pluie.
Cette période en apparence stérile de mon analyse allait m’ouvrir à un travail, ou une traversée, une ouverture… Le travail, en ce qu’il traverse des strates, comme dans la fable de Lafontaine où le laboureur promet à ses enfants un trésor qui ne se révélera comme rien d’autre que la fécondité d’une terre creusée et recreusée.
Ce qui est refoulé dans l’affaire, ce n’est pas le trésor, mais son absence, une misère dont on ne s’affranchit que par le travail.
La perlaboration
Dans plusieurs de ses textes (Studien über Hysterie en 1895, Errinern, Wiederholen und Durcharbeiten en 1914[1]), Freud emploie le terme de Durcharbeitung, le « travail à fond », opiniâtre, jusqu’à se frayer un passage vers quelque lumière. J. Laplanche & J-B Pontalis traduisent le mot en français par un néologisme, la perlaboration[2], littéralement le « travail traversant », formule éloquente : ce à quoi l’on parvient par un travail n’est pas toujours dans le fil de ce que l’on recherchait, cela prend des chemins de traverse. On s’y égare, sans promesse de s’y retrouver, ni d’y trouver quoi que ce soit.
La psychanalyse est une forme d’agriculture — laborieuse, ou perlaborieuse. Bref, une fable où « Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, fit venir ses enfants… », un « père laboureur », „ein Durcharbeiter“.
Il arrive qu’une interprétation porte ses fruits. Pour cela, il ne suffit pas qu’elle soit pertinente, ou exacte — combien d’interprétations ingénieuses voire irréfutables passent à la trappe ? — il faut aussi qu’elle soit énoncée au moment où l’analysant peut en faire quelque chose, pour l’adopter ou s’inscrire en faux. Et cela peut prendre du temps, et on peut s’y perdre…
Kafka
Il est un texte de Kafka qui n’en finit pas de nous égarer, qui a pour titre « Le souci du père de famille » („Die Sorge des Hausvaters“ ). Rien dans le texte n’explique le choix du titre qui n’évoque ni père, ni souci quelconque. Il y est question d’un être bizarre, ni humain, ni animal, ni purement matériel, ayant pour nom Odradek. Sa forme est celle d’une étoile traversée d’un pivot replié à angle droit autour de laquelle s’enroulent et s’emmêlent des fils. C’est un machin qui tient debout, non par équilibre, mais passivement, du fait de sa structure, d’où il résulte que „kann das Ganze wie auf zwei Beinen aufrecht stehen“ — que « l’ensemble tient comme sur des jambes ».
Le texte ne dit rien du nombre de branches de l’étoile. À six branches, elle pourrait évoquer l’étoile de David, dont le port était imposé aux Juifs par les califes omeyyades, les papes et rois chrétiens — dont Kafka n’allait pas connaître la minable reprise par Hitler, Papon et Pétain.
Mais rien dans le texte ne nous interdit de nous représenter une étoile à cinq branches (comme sur les arbres de Noël), ou quatre, ou trois, ou sept et davantage. Kafka nous laisse imaginer n’importe quel objet géométrique dans la série des polygones étoilés à n branches et n sommets, un machin qui roule, déroule et emmêle ses fils de la cave au grenier.
Wie ein Kind
C’est à la fois un objet et un être vivant, c’est entre les deux, et c’est „wie ein Kind“, comme un enfant. C’est ce qui survient en nous et qu’on refuse de prendre au sérieux. On nous a éduqués à ne pas trop s’écouter, ne pas accorder d’importance à ce que nous ressentons ou percevons, abdiquer de nos intelligences et de nos sensibilités pour nous arraisonner à des vérités plus sérieuses.
Odradek est ce dont il faudrait nous débarrasser. Mais cela nous survit. Et l’idée „daß er mich auch noch überleben sollte, ist mir eine fast schmerzliche“ — qu’Odradek « doive nous survivre m’est presque douloureuse. »
L’enfant, c’est en latin l’infans, l’être sans parole, qui ne peut être parlé que par les autres. Odradek est incapable d’énoncer quoi que ce soit d’intelligible. Généralement muet, il n’est doué que de cet étrange « rire qu’on peut produire sans poumon, un rire qui ressemble à peu près au crissement des feuilles mortes » („wie das Rascheln in gefallenen Blättern“).
Il est pur symptôme, inextricable comme les « vieux bouts de fil cassé de toutes qualités et de toutes couleurs, noués bout à bout et embrouillés ».
Pour Walter Benjamin, « Odradek est la forme que prennent les choses tombées dans l’oubli » Quelque chose de notre enfance ou de notre généalogie qui résisterait aux inhumations et refoulements.
Embrouillaminis
L’enfant, das Kind, peut se comprendre au sens d’une filiation. Le souci du père de famille pourrait consister en cet enchevêtrement de fils dont est fait Odradek, fils dont les multiples ruptures ne permettent de saisir ni origine, ni destination. Cette confusion des fils — et la langue allemande que parlait Kafka ne dispose pas de cette homonymie donnant aux garçons d’une descendance et à des brins de textile le même nom de « fils » — pourrait justifier le titre qu’il donne à son texte. Oui, le père de famille a du souci à se faire avec cet embrouillamini. Ça vient de nulle part, on ne sait pas où ça va, ça pourrait nous survivre… une histoire de fils ou de filles. Les filiations et affiliations ne sont qu’illusion. Rien de plus tenace.
Dans son inutilité même, Odradek n’est pas sans évoquer quelque déchet, fragment de quelque chose qui aurait pu servir dans une époque antérieure. Peut-être la pièce cassée d’une ancienne machine à tisser devenue obsolète, mais qui survit bizarrement, poursuivant son existence fantomatique.
En ce sens il pourrait s’agir d’un objet dont la valeur était inséparable d’un système plus global, système technique, social, ou économique d’une époque révolue. Mais pour cela, il faudrait qu’Odradek présente quelque signe d’usure ou de dégradation, ce qui n’est pas le cas : « On n’aperçoit ni ajouture ni fêlure qui autorise à le penser ; l’ensemble paraît vide de sens, mais complet dans son genre. »
Objet ?
Quel est l’intérêt de nous attarder, avec Kafka, sur un objet d’une telle incohérence ? Peut-être celui de nous interroger sur ce qu’est un objet.
Du point de vue logique, l’objet se définit comme un fragment de réalité auquel nous donnons consistance, d’une part en traçant ses contours — un dedans, un dehors — et, d’autre part, en le reliant à d’autres objets dont il partagerait certaines caractéristiques, tout en s’en démarquant.
On peut définir un objet par ses constituants, c’est-à-dire ce qu’il comporte en lui, puis par son voisinage — avec une zone de flou, d’indécidable — et, enfin, par les ensembles et sous-ensembles auxquels il appartient, ou non.
En ce sens, Odradek se présente comme un ensemble d’éléments bien délimités (il est composé d’une étoile, d’un pivot brisé et de fils) mais sans articulation logique entre eux, assemblés de façon arbitraire. Il ne peut être décrit que par l’énumération extensive des éléments qui le constituent. Concernant la catégorie à laquelle il pourrait appartenir, il est impossible de nous prononcer : est-ce une pièce technique, une œuvre d’art, le déchet d’un mécanisme, ou la rencontre accidentelle de diverses bricoles ?
Si les éléments d’Odradek pris séparément sont identifiables, leur assemblage et leur intrication posent une énigme.
Du point de vue de l’économie marxiste, tout objet présente une valeur, éventuellement proche de zéro, décomposable en valeur d’usage (son utilité objective) et en valeur d’échange (ce que d’autres que son possesseur sont prêts à lui donner pour qu’il s’en dessaisisse). Dans les systèmes antérieurs au capitalisme, la valeur d’usage et la valeur d’échange se corrélaient (chacun n’achète que des objets qui peuvent lui servir peu ou prou et leur valeur s’explique, en dehors de leur rareté ou des tendances de la mode, essentiellement par leur utilité comparée). Dans sa version actuelle, le capitalisme réalise la disjonction radicale de la valeur d’échange et de la valeur d’usage : des bricoles inutiles peuvent prendre une valeur astronomique tandis que des biens vitaux peuvent être jetés. Tout se vaut, y compris les ordures, qui font l’objet d’un commerce mondial. Rien ne s’oppose à ce qu’on échange des céréales contre de l’uranium, du captagon, des antibiotiques, des œuvres d’art, des immondices, des talismans, des bandes de terre, des ratons laveurs ou des bombes.
À une époque où le capitalisme n’était qu’à mi-chemin de son évolution exponentielle, Odradek vient incarner l’objet nul du point de vue de l’usage (il ne sert à rien) et de l’échange (il ne vaut rien). Que faire d’Odradek et contre quoi l’échanger ou le monnayer ? Rien.
Et pourtant, Odradek est là, qui roule, sautille et se cabre, de la cave au grenier.
C’est un objet, et si sa fonction économique nous échappe, peut-être assure-t-il quelque fonction essentielle sur un autre plan, libidinal, par exemple, au sens classique, freudien ?
Du point de vue libidinal, l’objet constitue une composante de la pulsion, le Trieb, que Freud aborde sous l’angle de la source (la zone érogène où se produit l’excitation), du but (l’action par laquelle il sera possible de calmer l’excitation de la zone érogène), et enfin l’objet, le fragment de réalité contingente nécessaire à satisfaire la pulsion. Exemple : la muqueuse orale du bébé peut constituer la source d’une excitation qui ne peut être apaisée que par la réalisation d’un but, celui de sucer un objet qui pourrait être le sein maternel.
Dans la pulsion, la source et le but se présentent comme des constantes, au sens où la zone excitée (la bouche, l’anus, le pénis, la vulve) réclame une satisfaction impossible à délocaliser, et où le but, c’est-à-dire l’action (sucer, excréter, engloutir, fourrer, etc.) n’est pas substituable à une autre action. Tels sont les impératifs catégoriques du corps. La seule variable d’ajustement réside dans l’objet. À défaut du sein, le bébé peut sucer son pouce, à défaut de tel partenaire sexuel, tel autre pourrait faire l’affaire. À la fortune du pot.
En ce sens, on peut comprendre la vexation des personnes qui se sentent réduites à l’état d’objet : elles se découvrent substituables à d’autres objets, y compris les plus vulgaires, les plus futiles, les plus sordides, ou les plus hallucinatoires. Les objets sont bons à être consommés, consumés et confondus avant d’être jetés.
C’est le ressort du capitalisme : les sujets sont reconnus dans l’invariance des sources et des buts de pulsions qui composent leur désir. Cela relève du corps. Il ne reste qu’à valoriser des objets (divers ou stéréotypés) en tant que moyens susceptibles de procurer une satisfaction ou d’entretenir une addiction — ou rejetés en tant qu’impropres. Le capitalisme produit quelques objets consommables et une quantité astronomique de résidus qui envahissent les airs, les terres et les eaux. Le tout est destiné à des sujets refoulant leur réalité biologique et acceptant la condition de prolétaires exploitables, substituables et jetables en échange du mirage consumériste.
O comme Odradek, O comme objet
Revenons à Odradek : de quel objet est-il le nom ?
Il n’est identifiable que du point de vue de sa composition hétéroclite et impossible à appréhender en tant qu’élément de quelque ensemble. En ce sens, il ne peut être désiré, même par substitution à quoi que ce soit qui lui ressemble. On ne voit pas en quoi il pourrait être désirable, pour quelle pulsion, quelle zone érogène, et pour quoi faire ? On n’a envie ni de le manger, ni de le sucer, ni de se l’incorporer par quelque orifice que ce soit. Quelle partie du corps, même dans un état de frustration extrême pourrait tirer la moindre satisfaction cette carabistouille ? Odradek peut indéfiniment cabrioler entre les étages, apparaître, disparaître et réapparaître ad libitum. Peut nous chaut.
Odradek : le comble de l’objet inconsommable, inconfortable et invendable. Du point de vue économique : inutilisable et inéchangeable tout à la fois. Odradek ne se mange, ni ne se boit, ni ne s’exhibe, ni ne se fume, ni ne se sniffe. Même dans le plus calamiteux marché aux puces, Odradek resterait en rade.
Objet insignifiant, bordélique, insaisissable, ni vivant ni inerte. Il s’impose et prend dans le monde une place qui ne lui était pas réservée. Sans assignation définie, „Unbestimmter Wohnsitz“ — sans domicile fixe — anachronique, « esprit de l’escalier » dont la réplique n’arrive qu’après-coup.
Odradek résiste à la consommation — indésirable, inutilisable, inéchangeable — autant qu’à l’éjection — aussi inexpulsable qu’un étranger collectionnant les OQTF — et à la dégénérescence puisqu’il doit nous survivre, même si c’est « presque douloureux ».
Objet de désir, de crainte, d’épouvante ?
Les pérégrinations d’Odradek dans les escaliers de la maison de Kafka et dans le voisinage ne causent aucun trouble apparent. Il est là, on le voit, on lui parle, on l’oublie. Il ne vient à personne l’idée de rechercher sa présence, ni de la fuir.
Il n’exerce nulle fonction, ni dans le sens d’un « objet transitionnel » au sens de Winnicott, ni de l’objet « a » de Lacan, incarnation du manque, car Odradek ne vient combler aucun vide. Il se glisse dans un espace où il n’est ni attendu, ni craint.
Il ne prend place dans aucune économie, ni sociale ni psychique, c’est l’objet hors système.
Odradek, négatif de l’objet « a » ?
Odradek et la figure géométrique du tore ont en commun une indéfinie rotation qui ne mène à rien.
Mais le tore, jusque dans ses torsions les plus alambiquées, est élégant, articulant le vide de son centre, et de sa section circulaire. Le tore effectue sa rotation cosmique tel un astre qui tombe indéfiniment sans jamais achever sa chute. Lacan discernait dans son vide central l’objet « a », l’irreprésentable cause du désir. De subtiles sections géométriques permettent d’engendrer, à partir du tore, les fameux anneaux de Moebius dont l’endroit et l’envers fusionnent. L’objet « a » existe nécessairement à l’instar du Souverain Bien.
Autant le tore est vertigineux dans sa perfection — reflétant l’aspiration du désir à l’ordre, à la beauté, au luxe, au calme et à la volupté —, autant Odradek se présente comme foutraque, biscornu, inachevé. Rien de plus navrant que la discontinuité de ses fils enchevêtrés et l’inélégance de son support en bois.
Là où l’absence de l’objet « a » réussit à créer le déploiement torique du vide à partir de rien, Odradek prospère dans l’inutile, l’encombrant et l’indésirable.
Finalement, tout se passe comme si Odradek venait titiller l’objet « a » : aucune figure parfaite, qu’il s’agisse de tores, d’anneaux de Moebius ou autres chaudrons paraboliques, pas plus qu’aucun mythe d’Œdipe ou d’Antigone ne rendra jamais compte des inadéquations du désir et de l’objet. Tôt ou tard, quelque part dans l’escalier, se produira la rencontre. Ni plaisante, ni effrayante, ni horrible, tout juste « presque douloureuse »… cet imprononçable „fast schmerzliche“.
Et c’est ainsi que le machin hirsute, ni désirable, ni effrayant, ni répugnant, ni vivant ni inerte, pas même inquiétant, s’impose hors de toute attente, désir ou crainte. Alors que l’objet « a », irreprésentable, installe sa fiction dans le vide central du tore, autrement dit, crée à défaut de consistance matérielle ou imagée sa propre place, son „Wohnsitz“, Odradek se contente d’être, sans assignation spatiale, la Chose erratique — „das Ding“ ?
Finalement, quid de ce « père de famille » ?
Qui est ce « père de famille » à qui Odradek donne du souci ? En allemand, „Hausvater“ signifie littéralement « père de la maison ». Il désigne moins le géniteur biologique que cette figure du Code Civil rappelée dans moult jurisprudences, qui s’engage notamment à « user de la chose louée en bon père de famille, et suivant la destination qui lui a été donnée par le bail, ou suivant celle présumée d’après les circonstances… ».
Un bon père de famille ne voit pas d’inconvénient à ce qu’en sa demeure il y ait du désir, aussi longtemps que cela tourne rond, que les garçons rêvent d’épouser maman, les filles d’épouser papa, bref aussi longtemps que les tores et les torts se laissent partager. Tout finira bien par rentrer dans l’ordre au prix d’un bout de castration symbolique, du moment que la jouissance paisible de la chose louée reste dans les clous du Code.[3]
Mais la rencontre avec ce machin qui bruisse dans l’escalier un nom d’origine inconnue (ni slave ni germanique, un comble !) a de quoi le troubler : la Chose achoppe comme un fil à retordre.
D’où l’intérêt d’entendre ces dissonances et crissements de feuilles mortes au-delà des harmonies, cohérences et autres bons usages des lieux.
La quête étrange
Odradek restera étrange quelle que soit la quantité de commentaires et d’interprétations que nous en tirons. Il n’a d’existence que par son in-sistance. Comme il ne ressemble à rien, il ne représente rien, pure épreuve de réalité dont la fonction, disait Lacan dans son séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, « n’est pas de trouver un objet dans la perception réelle qui corresponde à ce que le sujet se représente sur le moment, mais ceci de le retrouver, de se témoigner qu’il est encore présent dans la réalité. »
Par son insistance, par sa récurrence dans l’espace et le temps, et ses soubresauts capricieux dans la sphère domestique, il agit comme le contraire d’une mécanique. Sa forme étoilée évoque celle d’une roue dentée mais dont la rotation est bloquée par la béquille perpendiculaire sur laquelle Odradek s’appuie.
Et c’est dans cette position narquoise et butée qu’Odradek vient me rappeler à l’ordre, mon ordre à moi, qui n’est pas celui d’un „Hausvater“, mais le minimum de désordre dont je me porte garant pour que l’aventure analytique se poursuive.
« Dévalera-t-il encore un jour l’escalier, traînant ses bouts de fil après soi, devant les pieds de mes enfants et des enfants de mes enfants ? », se demandait Kafka. Et j’aimerais qu’il m’entende lui répondre : « Oui ! »
[1] Traduction : « Études sur l’hystérie » et « Se souvenir, répéter et élaborer ».
[2] J. Laplanche & J-B Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1967
[3] La divergence étymologique entre l’allemand „Hausvater“ et le français « père de famille » n’est qu’apparente si l’on garde en mémoire que la familia des Romains ne désignait aucunement la « famille » au sens biologique ou social d’aujourd’hui, mais constituait « l’ensemble des esclaves de la maison, le personnel des esclaves » (dictionnaire Gaffiot, p. 652). Et le mot familia dérive de l’adjectif famulus qui signifiait « asservi, soumis, obéissant », du verbe famulor (servir, être en service, subvenir), dont le substantif famulus désignait le serviteur ou l’esclave.
Bref, la famille n’est rien qu’un enclos où l’on rivalise de soumission, d’aplatissement masochique.
À ce titre, Odradek, ni soumis, ni rebelle, introduit dans la maison un objet d’une catégorie déconcertante pour le Famulorum Dominus, Seigneur des Obéissants, dont l’autorité ni reconnue, ni contestée, est simplement ignorée.